Je viens de terminer ce roman noir de Harry Crews et je ne peux m’empêcher de vous en dire quelques mots.

Tout d’abord sur l’auteur.

crews_photo Harry Crews

Harry Crews est né le 7 juin 1935 à Bacon County, en Georgie de parents fermiers.

Son père meurt très jeune et sa mère se remariera avec un homme alcoolique et brutal, puis ce séparera pour aller vivre en Floride, Harry est alors un adolescent solitaire, les livres et l’écriture constitueront son univers. Après un passage dans les Marines, en 1953, il entre à l’université de Floride. Mais deux ans plus tard, il décide de visiter les Etats-Unis en moto pendant 2 autres années. Vivant de petits boulots, il connaîtra même un temps la prison. Il se marrie et à deux enfants mais n’oubliant pas sa passion des livres, il retourne à l’université. Son mariage connaît des difficultés, et éclate en 1961, quand son fils aîné se noie dans la piscine d’un voisin. Crews culpabilise jusqu’à la déprime. Il écrit sans trouver un éditeur jusqu’en 1968 où son premier livre Le chanteur de Gospel est publié. Il a écrit une quinzaine de romans mais tous ne sont pas encore traduits en français. Il enseigne à l’université en même temps jusqu’en 1997, où il décide de se consacrer exclusivement à l’écriture.

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Je ne sais pas si c’est pareil pour vous, mais pour moi, le bodybuilding est un sport ou plutôt une pratique qui m’attriste comme m’attriste en général tout ce qui concerne le culte du corps. Contraindre son corps et sa santé au risque d’y perdre sa vie, tout cela pour briller dans des concours de muscles, bref non seulement je n’en comprend pas l’intérêt mais je ne trouve rien d’esthétique à tous ces sacrifices.

Rien, donc au départ ne pouvait me donner envie de lire ce roman, sinon la curiosité et le talent de Crews.

Harry Crews nous amène dans ce monde superficiel, celui du championnat du monde de bodybuilding « Mister et Miss Cosmos ». Shereel Dupond et son entraîneur Russell Morgan (dit Russel Muscle) sont donc à l’hôtel « Blue Flamingo », lieu du concours, pour finaliser les derniers préparatifs, quand la famille de Shereel débarque. Faut dire qu’ils sont envahissants et ne passent pas inaperçu, d’ailleurs ils ne comprennent pas vraiment la passion de leur fille, ni la transformation de son corps, mais ce qui les gène avant tout c’est son nom de scène, faut dire que Dorothy Turnipseed ça sonne moins bien que Shereel Dupond. Pendant les entraînements intensifs de la star montante du bodybuilding (suer, suer et encore suer avec pour seule récompense de pouvoir boire quelques gouttes d’eau ou de sucer un glaçon), la famille, composée de Fonse (le père qui fume cigarettes sur cigarettes), Moteur (le frère ultra poilu), Turner (le plus jeune frère), Ernestine (la mère) et Earline (la sœur « naturellement forte »de 140 kg) fout le bordel à l’hôtel au point de donner une crise de nerfs à une bonne partie du personnel. Surtout, le soi disant fiancé de Shereel, Tête de Clou ou seulement Clou (un fou furieux pas remis de la guerre du Vietnam, et qui aime par-dessus tout étrangler les gens), qui accompagne ce beau monde.

On s’attache à ces personnages horripilants mais drôle, le récit est hilarant, pourtant le monde des concours et des coups bas que Crews décrit est plutôt effrayant. Mais le talent de Harry Crews réside en ça, nous rendre la misère humaine sympathique, nous faire rire de ce monde féroce. Tel un magicien des mots, ce roman oscille entre tragédie et comédie, entre désir maladif de gagner, obsession du corps et masses graisseuses déployées sans pudeur.

Ça commence comme ça …

" Elle s'appelait Shereel Dupont, ce qui n'était pas son vrai nom. Trois mois qu'elle n'avait pas eu ses règles, mais elle n'était pas enceinte. Non, c'était mieux et pire que ça. C'était la faute au bodybuilding et à un régime à base de complexes vitaminés, de protéines en poudre et de limande bouillie sans beurre ni sel, la faute surtout à Russel Morgan, appelé Russel Muscle ; dans son dos, jamais en face. C'était lui qui l'avait découverte, entraînée, rebaptisée, avait tout changé en elle, même sa façon de parler, la forçant à perdre son accent de Georgie, la modelant en une forme ultime qu'il était seul à pouvoir discerner. L'homme causait peu, mais il lui avait toujours bien fait comprendre qu'il était le seul à juger, le seul à savoir. Dans la salle d’entraînement, après une troisième série de développés-couchés avec une barre chargée à 68 kilos (elle concourait dans la catégorie des poids moyens, à 56 kilos), ses pectoraux, longs et fins comme ceux d’une nageuse mais aussi finement dessinés que s’ils avaient été ciselés au burin- ses muscles pectoraux sous des seins pas plus gros que des œufs au plat-, brûlaient comme du feu. Mais ça ne suffisait quand même pas à Russell. Ça ne suffisait jamais.(...)".