hoover"Edgar aimait le pouvoir mais il en détestait les aléas. Il aurait trouvé humiliant de devoir le remettre en jeu à intervalles réguliers devant des électeurs qui n'avaient pas le millième de sa capacité à raisonner. Et il n'admettait pas non plus que les hommes élus par ce troupeau sans éducation ni classe puissent menacer sa position qui devait être stable dans l'intérêt même du pays. Il était devenu à sa façon consul à vie."

Avec ces quatre phrases saisissantes, Marc Dugain (La chambre des officiers) nous présente le personnage central de son dernier roman, La malédiction d'Edgar.

John Edgar Hoover : né en 1895, entré au Bureau of investigations (BOI) en 1919, il le transforma totalement, le rebaptisa en Federal Bureau of Investigations (FBI) pour en devenir directeur en 1924. Il occupa cette fonction sans discontinuer jusqu'à sa mort en 1972 (depuis, les directeurs du FBI ne peuvent rester en fonction que 10 ans maximum...) Il connut 8 présidents des Etats-Unis (de Coolidge à Nixon) et 18 ministres de la Justice, mais il serait inexact de dire qu'il a servi sous leurs ordres : sa seule ligne de conduite fut sa vision personnelle des intérêts du pays et de la morale puritaine qu'il tentait d'incarner, en réprimant impitoyablement les hommes publics qui selon lui y dérogeaient.

Au coeur du système Hoover, qui posa une chape de plomb sur les Etats-Unis pendant près de 50 ans (Beria eût été jaloux de cette longévité...), on retrouve les écoutes illégales, appliquées même aux présidents des Etats-Unis, la constitution de dossiers personnels, le chantage et l'acharnement à détruire les "ennemis du pays", l'anti-communisme et l'antisémitisme viscéraux, entre autres. On retrouve également une minimisation permanente du rôle de la Mafia et de sa façon de gangréner la société américaine.

Dans son roman, Marc Dugain évoque 40 ans du parcours de Hoover (de 1932 à 1972), vus par les yeux de son adjoint fidèle (et certainement amant), Clyde Tolson. Le fil rouge du livre, outre l'exploration de la personnalité tortueuse de Hoover, c'est la famille Kennedy et son ambition démesurée : Joe, puis John et enfin Robert. S'appuyant sur une solide documentation, mais profitant de la forme romanesque pour inventer quelques scènes et dialogues savoureux, Marc Dugain balaye 40 ans de coups tordus, de magouilles et de prévarications. Bien sûr, pour la cohérence du roman, il avance des explications aux morts de Marilyn Monroe, John et Robert Fitzgerald Kennedy et Martin Luther King, mais sans s'appesantir ni prétendre fournir la vérité révélée. L'objet de son livre n'est pas là.

A la fin de la lecture des 500 pages du livre, qui se dévore, on reste fasciné par un personnage de roman qui s'approche vraisemblablement de près d'un homme qui jamais n'a livré ses mystères : John Edgar Hoover, "le plus grand salaud d'Amérique" d'après un de ses biographes, Anthony Summers. Le style, contrairement à celui d'Ellroy dans American Tabloid et American Death Trip, qui mettent aussi largement en situation Hoover, est vif et léger. Et les formules savoureuses foisonnent : l'auteur appelle Nixon le renard ou le goupil, au vu de son attitude déconfite lors des débats télévisés contre Kennedy en 1960 ou au moment du Watergate, celle "d'un renard qui vient de laisser filer sa troisième poule de la journée" ; pour expliquer la conjonction d'intérêts qui aboutit à l'assassinat inéluctable de JFK, une phrase acérée suffit : "Quand un homme s'éloigne à ce point de l'image qu'il donne, et qu'il est en charge de la planète, s'il est entouré de gens responsables, ils n'ont pas d'autre solution que de l'abattre." Tout est dit.

Mais la scène la plus drôle se situe à la fin du livre : Clyde Tolson ayant appris (par une écoute illégale) que Robert Kennedy dévorait les livres de Camus, il part interroger un professeur de littérature française spécialiste de cet auteur. Marc Dugain déroule avec délectation le dialogue de sourds entre le professeur humaniste essayant désespérément de résumer la pensée de Camus au fruste directeur adjoint du FBI et celui-ci, dont le seul but est de savoir si l'auteur a fondé une nouvelle idéologie subversive. D'ailleurs, son résumé de la pensée de Camus à Hoover est lapidaire : "Un nouveau testament du communisme"...

Bref, un livre passionnant, réjouissant, autour d'un personnage infect pour lequel aucune sympathie n'est possible mais qui fascine.