Dans ses livres, Vian cultiva un absurde féérique ou cruel (L’écume des jours, L’automne à Pékin ou l’Arrache-cœur, par exemple). Surtout, il contribua à la gloire d’un club trop peu connu : le collège de ‘Pataphysique (l’apostrophe est volontaire). En deux mots, ce collège a été fondé le 11 mai 1948 pour perpétuer la pensée absurde d’Alfred Jarry, résumée dans un livre publié après sa mort : les Gestes et Opinions du Docteur Faustroll, ‘pataphysicien. Son site Internet rend compte de ses travaux et propose des liens avec son organisme cousin, l’Ouvroir de Littérature Potentielle ou OuLiPo .

Adhérent du Collège en 1950, Boris Vian grimpe dans sa hiérarchie fantaisiste et est nommé le 11 mai 1953 (22 Palotin 80 pour le calendrier interne du Collège) au grade de Satrape, qui consiste essentiellement à organiser les rencontres et colloques (généralement très arrosés) du club. Son expérience de roi de la nuit germanopratine militait pour ce choix judicieux, mais il produisit également pour le Collège des lettres qui figurent en bonne place dans son florilège. Voici quelques extraits de trois d’entre elles, dont vous pourrez trouver l’intégralité sur l’excellent site consacré à Vian :

Le petit cahier du grand Boris VIAN

La première, intitulée Lettre sur la sagesse des Nations, s’attache à décrypter le sens caché des proverbes, réputés révéler la sagesse ancestrale et les valeurs morales d’un peuple. A partir d’un des proverbes français les plus fameux, « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse », Vian dynamite avec humour et férocité cette « sagesse des Nations » qu’il exècre, tant elle peut justifier les dérives les plus nauséabondes. Un petit extrait :

« Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse ,

 La vache va-t-au taureau ; elle en revient pleine. L'eau est le mâle de la cruche.

Je m'égare, monsieur, vous le voyez et ne faites rien pour me retenir. Qui m'empêche alors de déclarer aussitôt :
Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin il n'y a plus d'eau ?

 Car le mâle, monsieur, voit aussi parfois le fond de ses couilles. »

 

De couille, il en est encore question dans la Lettre sur un problème Quapital et quelques autres. Vian consacre cette lettre aux problèmes typographiques, entre autres dans l’alphabet cyrillique, et aux coquilles d’imprimerie. Cela donne ce théorème essentiel :

 « AXIOME

Retirez le Q de la coquille : vous avez la couille, et ceci constitue précisément une coquille.
COROLLAIRE
Et ceci est vrai, que la coquille initiale soit une coquille de coquillage ou une coquille d'imprimerie, bien que la coquille obtenue en fin de réaction soit toujours (à moins de marée extrêmement violente) une coquille d'imprimerie en même temps qu'une couille imprimée. »

 Enfin, la Lettre sur quelques équations morales propose un petit jeu ‘pataphysique amusant. Revenant à nouveau sur la sagesse des Nations, Vian propose de la modéliser avec des équations morales. Partant de l’expression "A bon chat bon rat ", il propose l’équation morale « A bon ch bon r » qui constitue une source quasi infinie de nouveaux proverbes. Exemple commenté par Vian lui-même :

« A bon chien bon rien.

Etrange égalité qui fait que le chien est au néant comme le chat est au rat. Peut-on en déduire que rien n'existe d'aussi bon que le chien ? C'est là sagesse un peu chinoise à mon goût ; je ne m'aventurerai pas à sonder les conséquences de ce point de vue. »

 

Amusez-vous à composer vos propres proverbes, puis allez consulter la leçon du maître : http://www.borisvian.fr/pata/pata3.html