La production d’Hubert-Félix Thiéfaine a toujours flirté avec le surréalisme (voir « Les dingues et les paumés » où traînent les ombres du Breton de Nadja et surtout celle d’Artaud) et l’absurde. Dès le premier album, ce goût des situations et des formulations impossibles apparaît dans « L’ascenseur de 22h43 » et « 22 mai ». Pêle-mêle, « Variations autour du complexe d’Icare », « Autorisation de délirer », « Un vendredi 13 à 5 heures » ou plus récemment « La philosophie du chaos » perpétuent cette tradition.

Mais un album se dégage dans sa contribution à l’esprit nonsense : son 3ème, « De l’amour, de l’art ou du cochon ? », datant de 1980. Sa conception est déjà particulière, puisque HFT, en fait, s’en fout, comme il l’explique lui-même : "Je me suis un peu désintéressé de cet album car, au moment de son enregistrement, je travaillais déjà sur "Dernières Balises ...". C'est simple : l'après-midi, on était en studio pour faire cet album, le soir on était à la Gaieté Montparnasse et moi, j'étais carrément "out" puisque la nuit, je ne dormais pas, je travaillais sur ce qui allait devenir "Dernières Balises...". Qui commence d'ailleurs par un morceau qui s'appelle "113ème cigarette sans dormir", ce qui veut tout dire. » Ajoutons qu’il se défonce lourdement à l’époque.

Sur les huit morceaux de l’album, deux seulement échappent à la veine absurde : « Groupie 89 turbo 6 », hymne à l’amour sado-maso, et « Vendôme gardénal snack », chant d’amour désespéré. Mais pour le reste…

« Psychanalyse du singe » entame l’album sur fond de bruits de bistro (flipper, verres claqués sur le comptoir,…) et par une formule à la Gourio ânonnée laborieusement d’une voix avinée : « Si j’étais Dieu, je ne croirais pas en moi. Et si j’étais moi, je me méfierais ». Le ton de l’album est donné.

« L’amour mou » conte la rencontre, puis la rupture, entre deux trains de banlieue qui partent très tôt, de Chimie Travelot, mécano de son état, et Chipolata Delco. Leur coup de foudre romantique est ainsi décrit :

« Ils ont vu comme ils étaient beaux
Et se sont roulé le chicot
Sans même retirer leurs mégots
Mais gare mais gare à mon mégot
S'écrie soudain le mécano »

Mais leur amour, consommé dans la position de l’escargot [si un lecteur du blog pouvait me la décrire, cela résoudrait 25 ans de perplexité], n’a pas d’avenir parce que : « L'amour me mord, me mord la peau ; l'amour nous rendra tous dingos. L'amour le mord, l'amour le moud ; l'amour ça mord, l'amour c'est mou, l'amour ça meurt à la mi-août sans mots sans remords ni remous ».

Petite escapade champêtre avec « Scorbut », qui raconte la triste histoire d’un pauvre gars qui, après une semaine de dur labeur, escompte bien se lever une greluche au balluche. Mais, sur le chemin du bal, un cri horrifique le fait tomber de sa motocyclette en dérapant sur ses roupettes :

« Les filles de La Rochelle
Ont attrapé le scorbut
Mignons finie la bagatelle
La charentaise ne répond plus, oh gué ! »

Fort heureusement, sa virilité n’a pas souffert de cet épisode malheureux et la providence lui permet de se satisfaire en [censuré par la SPA. Ecoutez la chanson pour savoir]. Mais depuis dans tous les hameaux, paraît que les chiens courent derrière lui…

« Comme un chien dans un cimetière » décrit l’absurdité de la vie et l’ennui qui en découle. Tout est résumé dans la première strophe :

« T'as été à l'herbe aux lapins
Mais t'as fait un faux numéro
Si tu crois que j'en ai du chagrin
Téléphone à la météo
Le ciel est bleu, le jour est J
La bombe est H mais mon grand-père s'ennuie
Comme un chien dans un cimetière le 14 juillet»

Les deux bijoux absurdes de l’album sont à venir. D’abord, la chanson qui lui donne son titre : «De l’amour, de l’art ou du cochon ? » Comment ne pas être ému par cette histoire d’amour entre un homme beau comme un passage à niveau – bien que claqué connement pendant l’été de 1515 sur l’aéroport de Marignane et ressuscité l’avant-veille de l’attentat de Sarajevo – et une jeune femme douce comme les roubignolles d’un nouveau-né ? Dans leur nid d’amour « il y avait un alligator au fond de la cuisine sur la droite en entrant. Mais si, quand on entrait par la bouche d'incendie » Mais la confusion s’est installée « à cause de notre enfance malheureuse parce qu'on avait mal aux dents. On avait mal aux dents parce que toujours on nous obligeait à manger des sucres d'orge et qu'on n’aimait pas çà ! » Nos deux héros en arrivent à ne plus savoir si ce qu’ils ressentent l’un pour l’autre, c'est de l'amour, de l'art, ou du cochon…

 

Quant à « L’agence des amants de Madame Müller », c’est un drame qui rappelle « Le Jour se lève » de Marcel Carné. Un pauvre musicien, qui joue de la chasse d'eau dans un orchestre de free-jazz, souffre en silence dans une société où il n’est pas tous les jours facile de vivre quand on a un peu d’imagination. Une rencontre fatale dans un bar-tabac avec « une insoupçonnable et somptueuse inconnue, vêtue d'un sweater de couleur pastel et d'un jean taillé dans de la toile d'emballage de la manufacture des armes et cycles de Saint-Etienne » le fait craquer. Après avoir collé ses trois timbres à 100 balles sur son paquet de cigarettes filtre et fumé ses lettres, il est injustement accusé d’être le mari de Madame Müller. De rage, il jette ses chats par la fenêtre du douzième étage et rentre ses gosses dans le ventre de sa femme. Brutalisé au commissariat par des flics névrosés, il avoue tout en bloc et finit à l’asile.

 

De l’amour, du sexe, des crimes, de l’art et du cochon, que demander de plus?