Eugène Ionesco (né Eugen Ionescu), Roumain né le 26 novembre 1909 et mort à Paris le 28 mars 1994, est un auteur dramatique lié au «théâtre de dérision» tout comme Samuel Beckett qui le considère comme le père du théâtre de l'absurde (résumable par cette citation : «sur un texte burlesque un jeu dramatique ; sur un texte dramatique, un jeu burlesque»).

Lui qui disait « vouloir être de son temps, c'est déjà être dépassé » est effectivement considéré aujourd’hui comme un classique. Il fut pourtant dans les années 50 un avant-gardiste de la scène théâtrale par son sens de l’absurde, ses anti-pièces qui le firent remarquer par le Collège de ’Pataphysique qui le cooptera Satrape en 1957.

Sa première pièce « La Cantatrice chauve », écrite en 1950, marquera toute sa carrière et deviendra sa pièce la plus connue et étudiée dans les collèges comme une œuvre contemporaine presque « classique ».
Il arrivera même à vivre de son art de l’absurde, ce qui n’est pas donné à tout le monde et sera accepté par la moralisante Académie Française en 1970.

Si son œuvre parait légère et amusante elle ne traite pas moins de sujets sérieux et peu prédestinés au rire, comme le patriotisme chauvin et la montée du racisme pendant la bataille d’Alger dans «Rhinocéros » en 1957 qui sera la consécration de sa popularité, ou sur le déclin de l’état colonialiste français dans « Le Roi se meurt » en 1961.

Sa dernière pièce « Le Solitaire » en 1973 met en scène un personnage à la fois marginal et insignifiant, qui passe en revue son passé vide de sens.
La même année, il met en scène un roman « Ce formidable bordel ! » où il critique les soixante-huitards qui l’avait longtemps considéré comme le porte-parole d'une critique radicale de la société moderne.

Dans les années 80-90, Ionesco, en mauvaise santé, sombre dans la dépression et utilise la peinture comme thérapie et se passionne pour la philosophie orientale et la Kabbale.

L’introspection plus présente en fin de vie a toujours été présente dans son œuvre dès le début : à travers le ridicule des situations les plus banales, on peut sentir de façon palpable la solitude de l'homme et l'insignifiance de son existence. D’où son besoin d’écrire des essais et des autobiographies.

J’avais envie pour illustrer ce propos de m’attarder sur deux de ses pièces:
« La cantatrice chauve » qui met en scène deux familles : les Smith, famille traditionnelle londonienne, qui reçoivent les Martin. Les personnages semblent déconnectés les uns des autres, illustrant bien les difficultés de la communication entre personnes n’ayant rien à se dire :
« Mme et M. Martin s'assoient l'un en face de l'autre, sans se parler. Ils se sourient, avec timidité.
M. Martin, d'une voix traînante, monotone, un peu chantante, nullement nuancée.
- Mes excuses, Madame, mais il me semble, si je ne me trompe, que je vous ai déjà rencontrée quelque part.
Mme Martin - A moi aussi, Monsieur, il me semble que je vous ai déjà rencontré quelque part.
(…)
M. Martin - Depuis que je suis arrivé à Londres, j'habite rue Bromfield, chère Madame.
Mme Martin - Comme c'est curieux, comme c'est bizarre ! moi aussi, depuis mon arrivée à Londres j'habite rue Bromfield, cher Monsieur.
M. Martin - Comme c'est curieux, mais alors, mais alors, nous nous sommes peut-être rencontrés rue Bromfield, chère Madame.
Mme Martin - Comme c'est curieux, comme c'est bizarre ! C'est bien possible après tout ! Mais je ne m'en souviens pas, cher Monsieur.
M. Martin - Je demeure au numéro dix-neuf, chère Madame.
Mme Martin - Comme c'est curieux, moi aussi j'habite au numéro dix-neuf, cher Monsieur.
(…)
M. Martin - Comme c'est curieux, comme c'est curieux, comme c'est curieux et quelle coïncidence ! Vous savez, dans ma chambre à coucher j'ai un lit. Mon lit est couvert d'un édredon vert. Cette chambre, avec ce lit et son édredon vert, se trouve au fond du corridor, entre les water et la bibliothèque, chère Madame !
Mme Martin - Quelle coïncidence, ah mon Dieu, quelle coïncidence ! Ma chambre à coucher a elle aussi un lit avec un édredon vert et se trouve au fond du corridor, entre les water, cher Monsieur, et la bibliothèque !
M. Martin - Comme c'est bizarre, curieux, étrange! alors, Madame, nous habitons dans la même chambre et nous dormons dans le même lit, chère Madame. C'est peut-être là que nous nous sommes rencontrés !
(…)
M. Martin, après avoir longuement réfléchi, se lève lentement et, sans se presser, se dirige vers Mme Martin qui, surprise par l’air solennel de M. Martin, s'est levée, elle aussi, tout doucement; M. Martin a la même voix rare, monotone, vaguement chantante. - Alors, chère Madame, je crois qu'il n'y a pas de doute, nous nous sommes déjà vus et vous êtes ma propre épouse... Élisabeth, je t'ai retrouvée ! »

Et « La leçon » qui comme son nom l’indique…
LE PROFESSEUR
Vous savez bien compter? Jusqu'à combien savez-vous compter?
L'ÉLÈVE
Je puis compter... à l'infini.
LE PROFESSEUR
Cela n'est pas possible, Mademoiselle.
L'ÉLÈVE
Alors, mettons jusqu'à seize.
LE PROFESSEUR
Cela suffit. Il faut savoir se limiter. Comptez donc, s'il vous plaît, je vous en prie.
L'ÉLÈVE
Un, deux..., et puis après deux, il y a trois... quatre...
LE PROFESSEUR
Arrêtez-vous, Mademoiselle. Quel nombre est plus grand? Trois ou quatre?
L'ÉLÈVE
Euh... trois ou quatre? Quel est le plus grand? Le plus grand de trois ou quatre? Dans quel sens le plus grand?
LE PROFESSEUR
Il y a des nombres plus petits et d'autres plus grands. Dans les nombres plus grands il y a plus d'unités que dans les petits...
L'ÉLÈVE
... Que dans les petits nombres?
LE PROFESSEUR
A moins que les petits aient des unités plus petites. Si elles sont toutes petites, il se peut qu'il y ait plus d'unités dans les petits nombres que dans les grands... s'il s'agit d'autres unités...
L'ÉLÈVE
Dans ce cas, les petits nombres peuvent être plus grands que les grands nombres?
LE PROFESSEUR
Laissons cela. çà nous mènerait beaucoup trop loin: sachez seulement qu'il n'y a pas que des nombres. il y a aussi des grandeurs, des sommes, il y a des groupes, il y a des tas, des tas de choses telles que les prunes, les wagons, les oies, les pépins, etc. Supposons simplement, pour faciliter notre travail, que nous n'avons que des nombres égaux, les plus grands seront ceux qui auront le plus d'unités égales.
(…)
LE PROFESSEUR
Ce n'est pas ça. Ce n'est pas ça du tout. Vous avez toujours tendance à additionner. Mais il faut aussi soustraire. Il ne faut pas uniquement intégrer. Il faut aussi désintégrer. C'est ça la vie. C'est ça la philosophie. C'est ça la science. C'est ça le progrès, la civilisation.

Quelques citations pour finir :
« Les sons doivent être saisis au vol par les ailes pour qu'ils ne tombent pas dans les oreilles des sourds. »
« Le comique étant l'intuition de l'absurde, il me semble plus désespérant que le tragique. »
« Tous les chats sont mortels, Socrate est mortel, donc Socrate est un chat. »
« Prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux ! »