Dans ma prime jeunesse, avant que je devienne un inconditionnel des gnous, mon animal préféré présentait un tout autre aspect. Bizarrement, il appartient au même ordre que les ornithorynques et les échidnés, deux animaux que je déteste : l’ordre des mammifères monotrèmes (1). Mais, fort heureusement pour lui, il ne partage avec eux ni leur bêtise, ni leur aspect grotesque. Son pelage chatoyant, sa longue queue torsadée, son intelligence vive en font un des seigneurs de l’espèce animale. J’ai nommé bien sûr le Marsupilami.

Pourquoi cet amour, me direz-vous ?

Pour deux raisons. D’abord, il m’a toujours semblé que répondre « Houba, houba ! » aux questions les plus inquisitrices de professeurs imbus de leur fonction (du genre : « Expliquez-moi le théorème de Pythagore » ou « Que dit Napoléon du haut des Pyramides ? ») était une marque de culture et de classe. D’autre part, j’avais été fortement marqué, en 1981 (2), par un clip farfelu d’un petit groupe rennais, les « Sax Pustuls », qui avaient composé « La danse du Marsupilami ». Comme Youtube, Dailymotion et Google Vidéo sont incapables de retrouver ce clip, je vous en livre un ersatz où ne figure que la chanson sur des images fixes du Marsupilami (3) :
http://fr.youtube.com/watch?v=p6iDCs5OBLI

Mais pourquoi ce charmant animal me semble-t-il devoir figurer dans le bestiaire de ce blog ?

D’abord, il y a sa tronche et son look, savant croisement entre du fil barbelé et le jaguar. Et puis, il y a ses aventures loufoques, concoctées par son créateur, le grand Franquin. D’ailleurs, les voici tous les deux réunis :

Ensuite, il y a le pays de cocagne dont il est originaire, la Palombie. Bordée au nord par l'Orénoque, à l'ouest par les Andes et au sud par la forêt amazonienne, elle abrite des espèces d’arbres uniques, comme l’arbre-semelle dont l’écorce permet de réparer ses chaussures, l’arbre voisin « Kipudépié » dont les fruits dégagent une odeur qui met en fuite les brigands, ou l’arbre aux mille yeux, qui porte des diamants sur ses branches.

Au fil de ses aventures, commencées en 1952 dans « Spirou », le Marsupilami a croisé de nombreux personnages hauts en couleurs : Zoltan et Zorrino, deux frères borgnes qui n’ont donc qu’une paire d’yeux pour deux ; Helmut Ersatzausweiss Von Lilimarlehn, le pilote fou de l’avion baptisé Aguila del Paradisio, qui pratique si fréquemment le rase-mottes « pour échapper aux radars bolcheviks » qu’il se gaufre plus qu’à son tour contre les arbres palombiens ; Zabaglione, directeur de cirque.

En arrière-plan des aventures picaresques du Marsupilami, des sujets plus graves sont abordés : la tradition des dictateurs d’Amérique du Sud, le pillage de la faune et la flore amazoniennes, l’exploitation dans les années 20 d’un million et demi d’hectares de plantation d’hévéa – au détriment de la forêt amazonienne – pour produire le caoutchouc des pneus de la Ford T, l’exploitation d’enfants par des chercheurs d’or… Plus qu’avec Spirou et Fantasio, Franquin a esquissé avec le Marsupilami une critique de la société qu’il développera beaucoup plus tard avec les « Idées noires ».

Et c’est pourquoi je vous propose, si un importun vient vous exaspérer avec ses idées toutes faites ou un plaidoyer vibrant de l’individualisme, de vous rallier au cri de guerre « Houba, houba ! » Il ne comprendra rien et cela devrait mettre un terme à la conversation.

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(1) oui, je me la pète, et alors ?
(2) pour les jeunes, il y eut pendant 2-3 ans, à cette époque, un peu de liberté dans la création avec les radios libres, des émissions musicales à la télé qui donnaient leur chance à des artistes non formatés,...
(3) si quelqu’un me trouvait le lien du clip original, je l’encenserais jusqu’à sa mort.