(pour continuer sur le théâtre...)

 

J’avais 8 ans tout au plus. Un age où on a envie de bouger, remuer, courir, rigoler fort mais pas rester sagement assisse sur un fauteuil à regarder du théâtre.

Heureusement Marie Jordanne, ma meilleure copine était là, on gloussait avec des regards complices ce qui agaçait profondément nos mamans.

 

« Chut ! Patientez ça va bientôt commencer » chuchote la maman de Marie Jordanne.

« M’en fout du théâtre moi, on veut jouer dehors nous ou aller à la plage et regarder la lune qui se reflète dans l’eau» réponds du tac au tac Marie Jordanne.

Faut dire que Marie Jordanne a un sacré cran. C’est elle qui m’entraîne régulièrement pour faire des bêtises. Moi je suis plutôt timide et préfère la lecture au vélo, mais Marie Jordanne se moque de moi et m’amène courir et sauter dans l’eau au grand déplaisir de maman qui lève les yeux au ciel de désespoir quand je rentre boueuse. Moi je suis fière d’avoir Marie Jordanne comme amie, on est voisine et je suis sa seule amie. Faut dire depuis qu’elle a refusé d’aller à l’école parce que la maîtresse est une grosse andouille, elle a un percepteur qui lui donne des cours particuliers dans sa belle maison et ne voit plus les autres enfants du village. Je voudrais bien faire pareil, parce que c’est vrai que je n’aime pas la maîtresse d’école non plus, mais ma maman me dit qu’on n’a pas les moyens de payer des cours à la maison.

 

Le rideau s’ouvre. On s’agite sur nos sièges. Ma robe me gratte un peu. Nos mamans ont eu l’idée de nous habiller en Cévenoles, on aime bien mais ça gratte un peu.

Ce que j’aime dans le théâtre c’est quand le rideau s’ouvre et que la pièce devient toute noire puis enfin les lumières éclairent la scène et on découvre le décor.

Après je m’endors souvent parce que je comprend pas tout et on nous amène pas voir des pièces qui font rire.

Marie Jordanne ne dit plus rien, elle est fascinée par la scène, moi je regarde mes mains, je m’ennuie.

Je sens qu’on tire sur ma manche et du doigt Marie Jordanne me désigne la scène.

« Regarde ! » chuchote t-elle.

« Bof ça m’ennuie » lui dis-je dans un bâillement.

Mais elle insiste tant que je fini par lever les yeux et là j’en reviens pas. Je me frotte les yeux, mais oui ce sont bien eux. Je vois nos papas sur scène en train de jouer les acteurs !

Quelle belle surprise nous ont fait nos mamans de ne pas nous prévenir.

 

Je sens Marie Jordanne qui cogite quelque chose. Je le voit à ces yeux vairons (elle en a un vert et l’autre marron) qui sont dans le vague.

Elle semble attendre quelque chose, un moment, je me tiens prête parce que tout va toujours très vite avec elle et je ne veux pas rater ce qu’elle va faire.

Soudain elle me fait signe et m’attrape par le bras. On quitte nos sièges sans que nos mamans s’en aperçoivent et doucement dans le noir on s’avance vers la scène.

Nos papas sont seuls sur scène, enfin ils se croient seuls. Ils jouent des policiers mais il y a un voleur qui est caché dans un arbre. Eux le savent pas mais nous si !

On se hisse sur la scène et on crie « papa » mais avant qu’on ait pu atteindre nos papas pour nous jeter dans leur bras, deux mains nous attrape et nous pousse derrière l’arbre. On est terrorisés, on regarde le voleur qui déclame :

« Chut vos papas sont aux champs, les policiers ne doivent pas vous voir, où ils enfermeront vos papas ».

Je sens Marie Jordanne prête à intervenir pour lui expliquer que nos papas sont justement les policiers, enfin que ce sont des papas déguisés en policier, mais elle intercepte le clin d’oeil que lui fait le voleur et saisit aussitôt que c’est un jeu. Elle me fait un clin d’œil aussi et je comprends que le voleur est gentil, et d’ailleurs que ce n’est pas un voleur car de près je reconnais l’acteur Pierre Arditi. Nous voilà transformées en actrice de théâtre.

On restera sur la scène jusqu’à la fin, assistant de l’intérieur à la représentation. Quel moment de plaisir surtout à la fin quand on a salué avec tous les autres acteurs.

 

Nos papas nous ont pas grondés et se sont marrés en disant qu’il faut toujours qu’il y ait de l’improvisation dans le théâtre et qu’en plus pour une première ça aura apporté un plus à la pièce.