De nombreux auteurs de romans noirs distillent, en filigrane de l’aventure ou de l’énigme sujet de leur œuvre, une critique de la société dans laquelle ils vivent. On peut attribuer la parenté de cette approche à Dashiell Hammett et «La moisson rouge» (c’est du moins ce qu’indique un grand historien du polar, lui-même militant du mouvement social, Claude Mesplède).
Outre l’enquête policière, Hammett pointe du doigt dans ce livre les liens sulfureux entre la pègre organisée et les politiciens. Nombre de romans noirs publiés aux Etats-Unis depuis ont suivi cette voie détournée pour formuler une critique sociale souvent acerbe.

Pourquoi passer par ce biais ? Eh bien, la liberté d’expression aux Etats-Unis n’a jamais été réellement celle normalement garantie par la Constitution (voir, pour les passionnés de l’histoire de ce pays, l’épais livre d’Howard Zinn, «Histoire populaire des Etats-Unis»).
La critique sociale n’est pas forcément très bien vue là-bas ; pour simple exemple, nombre d’auteurs de romans noirs furent inquiétés au moment du maccarthysme pour des sympathies réelles ou inventées avec le parti communiste. En tout état de cause, cette tendance qu’a initiée Hammett a perduré, et se retrouve, pour ne citer que quelques noms, chez Edward Bunker, Harry Crews, George Chesbro, voire James Ellroy et Dennis Lehane.

D’autres pays sont concernés, et je relèverai simplement Paco Ignacio Taïbo II, par ailleurs auteur d’une belle biographie de Che Guevara, dont les aventures du détective Hector Beloscoaran Shayne décrivent le pourrissement de la société mexicaine, Qiu Xiaolong qui s’attaque à la Chine « communisto-libérale », Yasmina Khadra aux jeux de dupes d’une société algérienne gangrenée, Analdur Indridasson à la sourde désagrégation des rapports sociaux en Islande.

En France, le genre est bien installé, parfois même il peut paraître comme un passage obligé pour être reconnu. Didier Daeninckx ou Thierry Jonquet s’en sont fait une spécialité, mais j’avoue que je ne lis plus trop leurs productions, un peu lassé qu’ils tournent en rond. Maurice G. Dantec s’est érigé lui-même comme un grand analyste politique, avec de belles réussites («Babylon Babies») ou des développements nauséabonds («Villa Vortex»). J’avoue préférer les charges plus légères et plus subtiles, qu’on retrouve par petites touches qui font mouche, chez Jean-Patrick Manchette, Jean-Bernard Pouy, Frédéric H.Fajardie et dans les bonnes productions de la collection «Le Poulpe».

Trois romans que je vous conseillerais pour illustrer mon propos ? Les aventures de Griffu, de Manchette, illustrées par Tardi. «La Cité des jarres» d’Indridasson. Et «Le Seigneur des glaces et de la solitude» de Chesbro.