Je ferme la porte, la chaleur m’envahit. Je pose mon lourd manteau et je m’approche comme hypnotisée.

Une musique composée de crépitements ponctués de quelques craquements d’une caisse claire me captive et je me tais pour ne pas louper la mesure. Je perçois le chant aigue d’une flûte de pan tel une légère brindille, et le bruit de l’archet qui caresse les cordes d’un violoncelle comme un morceau d’écorce qui se détache lentement. Un chant s’élève délicat et humide.

Discrètement je m’installe aux premières loges, les yeux rivés sur les couleurs chatoyantes des étincelantes danseuses vêtues de rouge et d’or. Mes souvenirs s’égarent de flammes en flammèches luisant dans l’obscurité de la salle. J’ai envie de me laisser guider et de danser avec le feu, mais je ne peux pas bouger, mes yeux suivent tous les mouvements du ballet comme ensorcelés par cette combustion des corps éthérés.

Je redécouvre l’ardeur du soleil qui brille dans la nuit noire, mon cœur est un brasier de mémoire, j’entends presque le conteur de mon enfance et le bruit des pages d’un vieux livre qu’on tourne avec empressement pour ne pas perdre le fil de l’histoire.

Je souffle, un peu, ravivant la fournaise qui dessine une nouvelle invitation à la farandole.
Je suis séduite, tous mes sens sont en alerte. Incendie intérieur des sentiments infantiles.
Je profite jusqu'à la dernière seconde de ce théâtre.

Les corps des danseurs ont fini de tournoyer et s’affaissent lentement. Les dernières notes de musique s’éteignent…un dernier soubresaut et c’est la fin.

Le rideau tombe.

Il est temps de se lever, et de passer à d’autres réjouissances. Silencieusement je me redresse, encore engourdie par la vision extatique de ce tableau. Un dernier regard, oui c’est le moment, il ne faut plus attendre.

Il ne reste que la braise qui rougira de plaisir quand les graisses de la côte de bœuf, que je viens d’installer au-dessus du lit scintillant, brûleront libérant une fumée odorante. Quelques pommes de terre en robe argentées sont déjà en attente, lascives presque provocantes, couchées à même les draps rougeoyants. Quelques herbes pour rehausser le parfum boisé de cette composition gustative.

La table est mise, les convives vont arriver, j’ai le cœur léger et les yeux brillants. J’écoute le bruit du bouchon qui libère l’arôme fruité du vin à la couleur rubis.

Tout est prêt !

J’allume quelques bougies pour retrouver la danse des flammes dans mes yeux.
Bientôt une sonnette me sortira de ma léthargie contemplative, je retrouverai la parole oubliée en ces instants de magie ancestrale.