La terre, j’en ai partout, elle me macule les doigts.
Je n’ai pas le temps de nettoyer, il faut que je continue à la gratter, à l’enlever par fines couches, par strates.

La terre, elle me rentre dans les ongles, je les porte courts pour éviter les dégâts. Celle-ci est brune orangée, elle est souple limoneuse. J’ai de la chance, ma truelle à la main je la caresse à peine elle s’ôte facilement.

Parfois elle est dure, argileuse, noirâtre, joueuse m’empêchant d’en découvrir les nuances qui me permettent de délimiter mon espace de travail.
Parfois elle sent mauvais, elle est gorgée d’eau sale, elle m’arrache les mains quand elle se mélange avec des graviers grisâtres.

La terre a une odeur que j’aime, riche en émotion, un mélange de soleil et de pluie. Je sens une surface dure, je pose mon outil et regarde. Un pinceau vite pour enlever la poussière. Oui voilà j’arrive à ce que je cherche depuis ce matin.

Parfois elle est cruelle, sableuse dans les yeux, elle pénètre dans le nez, la bouche, elle crisse sous les dents, s’envole au vent.

La terre plein le seau je me dépêche, j’ai hâte d’y retourner, de découvrir les secrets qu’elle scelle. Je suis d’humeur taquine, je vide mon seau en faisant un pâté comme les enfants dans le sable au bord de la mer.

Parfois elle est gelée, elle refuse de se laisser prendre, il faut y aller avec des armes, des pioches lourdes, mais elle résiste. Parfois elle se moque de moi, un coup de pioche et rien : je n’en enlève qu’une infime couche. Je persévère, j’ai des ampoules plein les doigts, mais je gagnerai ce combat, je gagne toujours…

La terre plein les semelles, je regagne à grand pas mon carré bien nettoyé, un coup de balayette pour retrouver les contours de l’objet qui commence à apparaître et me revoilà la truelle à la main enlevant délicatement la terre sans abîmer l’objet.

Parfois elle est un piège, un trou, un terrier, faussant le diagnostic d’une structure creusée par l’homme. Je la maudis, je me suis faite avoir, j’ai perdu du temps et il y a tellement de terre a enlever encore…

La terre en petit tas autour de moi, je prendrai une pelle pour la mettre dans mes seaux plus tard, là j’ai pas envie, j’ai trop envie de découvrir l’objet. C’est une poterie ancienne, 2500 ans avant JC, elle est en bon état de conservation, pourvu que ce ne soit pas qu’un tesson isolé, pourvu que la terre ait bien conservé son décor.

Parfois, elle est élastique, vient alors le temps du jeu entre mes collègues et moi, on en fait de petites boules et on lance une attaque. On se cache derrière les seaux, les brouettes, on fait deux camps : les préhistoriens d’un côté et les antiquisants de l’autre. Les boules fusent c’est la guerre et un moment de détente entre nous.

La terre me bouffe les mains, j’ai pas envie de porter mes gants, il me faut sentir ce que je fais, tant pis je mettrai de la crème ce soir. Je prend une petite truelle, j’ai dégagé à la grosse tout ce qui me gênait, le gros oeuvre, maintenant le travail de précision commence il me reste à dégager la poterie qui grossit de minutes en minutes, excavée du sol. Elle semble entière, je la caresse, je sens des reliefs, elle est gravée.

Parfois elle est lourde sous les pieds les jours de pluie, elle est dangereuse devenant boueuse. Il faut faire attention de ne pas tomber, de ne pas glisser…

La terre plein le seau, il faut que j’y retourne encore et encore…pas le temps de jouer à des jeux d’enfants, je veux finir de dégager la poterie avant la fin de la journée. Il me faudra recreuser autour pour continuer. Des minutes longues avant d’atteindre mon but.

Parfois elle me fatigue, encore gratter, encore gratter, tout ça pour rien, il n’y a rien à trouver. Je la maudis, elle est trop acide, elle a tout englouti.

La terre s’entasse à nouveau, mais cette fois-ci c’est la bonne. La poterie est entièrement dégagée, mais je ne peux pas encore l’enlever. Elle est décorée, des stries géométriques creusées forment des chevrons parfaitement parallèles. Il faut que je la vide de toute cette terre qui l’alourdit, mais doucement sans gestes brusques, je ne veux pas la briser.

Parfois elle s’éboule provoquant des risques majeurs, la tranchée s’effondre et on fuit le lieu avec le cœur qui bat très vite. On y a échappé belle, on n’avait pas prévu ça, on a sous-estimé ses failles.

Il n’y a plus de terre, j’ai la poterie dans la main, elle n’est pas bien grande, une potiche de 40 cm mais à la forme parfaite sans cassure, elle rejoindra un musée sans doute. Je vois mal le décor, il faudra la laver pour qu’apparaissent tous les détails. Je l’enveloppe délicatement, la mets dans une caisse prête à partir. La journée se termine, demain j’en sortirai encore une dizaine comme elle….