« Ci-gît le prince Vibescu

Unique amant des onze  mille verges

Mieux vaudrait, passant ! sois-en convaincu

Dépuceler les onze mille vierges. »

 

Dans la plaine mandchoue, ces vers sont gravés sur le socle d’une statue, dont personne ne sait réellement pourquoi elle est là.

 

Ainsi finit « Les onze mille verges », livre qu’Apollinaire publia sous un pseudonyme en 1907, par peur du scandale. Pourquoi ce livre, qui décrit des scènes horribles de sadisme, de nécrophilie, de zoophilie, de coprophagie et autres, se lit-il en se bidonnant ?

D’abord il y a ce qui ne se trouve pas chez Sade : le style. Celui-ci est enlevé, drôlatique, parsemé de digressions poétiques, comme un passage étymologique sur les testicules et la mentule, cela pendant une scène de fornication.

D’autre part, il y a le surréalisme des scènes, alors que Sade se contente d’une description clinique. Exemple, toujours dans la scène de sexe évoquée plus haut, le dialogue pendant l’acte entre le héros, Mony, et Hélène, une institutrice.

Mais ce qui distingue « Les onze mille verges » des autres ouvrages du genre (à part peut-être « La philosophie dans le boudoir »), c’est son absurdité manifeste.

L’histoire en elle-même est absurde : pour avoir fait le serment suivant à une jeune femme « Si je vous tenais dans mon lit, vingt fois de suite je vous prouverais ma passion. Que les onze mille vierges ou même onze mille verges me châtient si je mens ! » et ne pas l’avoir honoré, le prince Vibescu se lance dans un périple qui finira par sa mort, due à 11 000 coups de verge assénés par des soldats japonais. Cette pérégrination l’amènera de Paris en Mandchourie, en passant par Bucarest et Moscou.

L’absurdité des situations se retrouve dans plusieurs passages : la façon dont le héros, se préparant à un rendez-vous, « sollicite » successivement son masseur, son coiffeur et son pédicure-manucure ; l’enchaînement fatal qui amène à un double assassinat effroyable dans une cabine de l’Orient-Express, enchaînement motivé par le souhait de faire l’amour pendant le passage de la frontière entre la France et l’Allemagne ; les conditions de la double exécution de l’Allemand Egon Müller et de son ancienne maîtresse, la Japonaise Kyliému…

Conclusion du livre, la réalisation et l’érection par le sculpteur Genmolay (petit clin d’œil au baron Jean Mollet, ami d’Apollinaire et d’Alfred Jarry et futur fondateur du Collège de ‘Pataphysique) de la statue citée en exergue de ce post, sont placées sous le signe d’un absurde macabre.

Vous comprendrez en lisant tous ces passages pourquoi je n’ai fait aucune citation.