[petit récit d'anticipation, pas tant imaginaire que ça...]

Le réveil a sonné à 4h42 comme chaque matin. Pour être au boulot avant 9h06, le matricule XJ 46835 devra faire ses trois heures de marche matinales. Depuis la dernière augmentation des taxes sur l’essence, il n’a plus les moyens de prendre sa voiture. Et le métro et les bus ne desservent plus son quartier, peuplé de membres de la classe moyenne en voie de paupérisation.

Il réveille sa collégienne de fille. Celle-ci se dresse en hurlant :
« - Mais t’es trop lourd ! Je t’ai dit que je n’avais plus cours jusqu’à nouvel ordre !
- Ah zut, excuse-moi ! Il s’est passé quoi déjà ?
- Microsoft a suspendu ses versements au bahut : on ne consommait pas assez de produits d’enseignement. Le proviseur n’a plus d’argent pour payer Manpower, on n’a plus d’intérimaires pour assurer les cours (1). »

Le matricule XJ 46835 referme la porte de la chambre, se prépare, prend un petit déjeuner et sort. Il ne réveillera pas sa femme : cela fait longtemps que son emploi dans l’aide à l’enfance a été supprimé et elle n’a pas le portefeuille de compétences requis pour se réinsérer sur le marché du travail.

Il n’a pas une distance si longue que cela à parcourir, mais sa marche est rendue difficile par les trottoirs et chaussées défoncés, les tas d’ordures qui obstruent le passage. Plus personne n’est là pour entretenir la voirie et ramasser les poubelles…

Sur son chemin, il accélère le pas chaque fois qu’il croise un groupe de SDF. Ce n’est pas qu’ils sont méchants, avec leurs costumes cravate pas encore fripés. Mais, depuis que la TVA sur les produits de première nécessité est passée à 45 %, le désespoir et la faim les rendent agressifs. Et les quartiers traversés ne sont pas tous assez riches pour financer une milice privée…

Les locaux de sa boîte sont vastes, fonctionnels. Ce sont ceux d’un ancien centre des impôts. Le patron a eu le nez creux d’acheter avant que la spéculation fasse flamber le prix du m² des locaux administratifs désaffectés.

Après ses dix heures de travail journalier, juste interrompus par le ¼ d’heure consacré à manger devant son écran le repas froid que lui a préparé sa femme hier soir, il prend le chemin du retour. S’il presse le pas et arrive pour 22 heures, il pourra peut-être voir la fin de la « Crotte Academy ».

Mais, arrivé chez lui, son cœur s’arrête quand il voit que la télévision grand écran, le canapé et la cuisinière ont disparu. Sa femme est assise au milieu du salon, les yeux dans le vide.

« - Mais, mais ? Que s’est-il passé ?
- Les policiers du quartier ne sont plus payés depuis trois mois. Alors ils font le tour des appartements pour récupérer ce qui est vendable. Ils ont été très gentils, ils ne nous ont même pas molestées. Et ils n’ont pas touché à la bibliothèque : les livres ne représentent rien sur le marché… »

Le matricule XJ 46835 soupire et se rappelle ce jour funeste où, comme tout le monde, il a applaudi la décision de ce président populiste de supprimer l’impôt sur le revenu et l’impôt sur la fortune.

Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 :
*« Art. 12. - La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée.
Art. 13. - Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. »*


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(1) extrait d’un projet de loi devant passer au Parlement français au printemps : *« Les administrations centrales de l’Etat, les services déconcentrés en dépendant et les établissements publics de l’Etat peuvent avoir recours au service des entreprises mentionnées à l’article L.1251-1 du code du travail »*, c’est-à-dire les agences d’intérim.