Une goule insatiable – Esclavage de la chronique – Les événements sont une came – Passes d’un quart d’heure – Les aspérités du quotidien – Les herbes de l’emploi du temps – Calembredaines de pisse-copie – Le rocher de la gageure – La chronique susurre comme une reine – Acmé épistolaire – Pygmalion ou Héphaïstos ? – Le diamant de la forme – Grandeur consécutive de l’Horloge.

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La chronique est une goule lascive. Dévorée par d’insatiables appétits, elle est à peine repue qu’elle se relève, après une courte sieste extatique, se lèche voluptueusement les babines et s’approche d’une démarche chaloupée de son esclave, le rédacteur.

Il faut dire que les événements, grands ou petits, de la vie sont une drogue puissante. Consciente de son addiction, qui la pousse à toutes les vilénies, flatteries et passes sordides avec des héros d’un quart d’heure, la chronique résiste, tente de se désintoxiquer en rentrant dans sa tour d’ivoire…

Mais bien vite, avide du sang du dérisoire ou du grandiose, elle revient, suppliante et séductrice en même temps, vers le scribe souffreteux, chargé d’épier les saillies et les aspérités du quotidien.

« — Dis-moi, tabellion talentueux au corps d’éphèbe (1), quelles folies excentriques ont encore inventées nos contemporains ? Toi qui passes tes journées devant les fenêtres ouvertes sur le monde, quelles herbes folâtres as-tu vues grandir entre les pierres de l’emploi du temps ? (2)
— Je suis bien en peine, maîtresse dévorante, pour te contenter. Je suis un peu las de scruter les calembredaines des pisse-copie, des ayants droit et des coupe-jarrets. Et puis, quelle satisfaction me prodigues-tu pour mes efforts, à part la contrainte de faire remonter chaque week-end le rocher pesant de la gageure en haut de la montagne ?
— Je t’offre l’inspiration, je t’offre mes lèvres qui viennent te susurrer à l’oreille des formules clinquantes, je t’offre le privilège de parler par ma voix…
— Tu sais déployer les arguments pour me convaincre… Rapproche-toi encore et donne-moi ton avis sur ce fait divers… Et ce nouveau buzz
, qu’en penses-tu ? »

Dans ce jeu trouble, la chronique est tour à tour dominatrice et soumise, le chroniqueur tout autant esclave de la copie que proxénète. Le couple improbable et sans avenir s’affronte, se cajole, se boude et copule pour atteindre le plaisir sauvage de la livraison récurrente. Mais, tout juste éteintes les braises de l’acmé épistolaire, ils recommencent à se chicaner, pour préparer la prochaine missive qu’ils enverront de leur retraite volontaire.

Alors, qui est le plus dépendant de l’opium du quotidien, de la goule enamourée et du prosateur sentencieux ? La chronique est-elle Galatéa ou Aphrodite, le chroniqueur est-il Pygmalion ou Héphaïstos ?

Ni l’un ni l’autre, mais plus sûrement un pèlerin embarqué dans la longue quête du Verbe, qui tâtonne maladroitement dans le noir sans atteindre son but ultime : le diamant de la forme.

La chronique ne peut pas dormir sans sa dose de sang, son compagnon perfuse le quotidien pour la contenter.

Et c’est ainsi que l’Horloge est grande.

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(1) pour arriver à ses fins, la chronique ne recule devant aucune flatterie…
(2) pardonne-moi cet emprunt, Vialatte.