Ce texte a remporté un concours "Cinéma contre philosophie" sur un forum loufoque

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Nam 1968. A la frontière du Cambodge, la pluie torrentielle noie les derniers efforts du commando de bérets verts décimé. Ils sont trop nombreux en face, pour un qui tombe, dix arrivent à la course. Ils connaissent trop bien cette jungle, autant que les rats affamés qui la peuplent…

Cela fait longtemps que le capitaine et le radio se sont fait descendre. Les survivants s’aplatissent dans la boue, rêvant secrètement d’y disparaître pour échapper aux Viêt Congs. Un seul homme reste fièrement debout, tripotant la radio pour essayer d’établir un contact avec le QG de Saigon. Un grésillement, une voix enfin qui répond :

- Oui, à qui ai-je l’honneur ? Pourriez-vous dire à vos amis d’arrêter de faire exploser des pétards ? Ça fait un boucan pas possible derrière vous.
- Putain de merde, ce sont pas mes potes ! C’est un bataillon de viets qui est en train de nous péter la gueule. Et puis d’abord, respectez la procédure : identifiez-vous !
- Pas la peine d’être grossier, vous savez, la politesse est la première et la plus engageante de toutes les vertus sociales. Je suis le lieutenant John Locke, et vous ?
- Sergent John Rambo, mon unité et ma mission sont classifiées pour des officiers subalternes comme toi. Je vais juste te donner ma position pour que l’aviation vienne napalmer la zone.
- Mais vous êtes dans la zone de combat, non ? Et vous avez des compagnons avec vous, peut-être ?
- Si on n’arrive pas à s’en sortir, même les jambes arrachées et en rampant, on ne mérite pas d’être américains. Et tout plutôt que de se faire capturer par les faces de citron… Pour survivre à la guerre, il faut devenir la guerre.
- Ah, mais je vous reprends : bien que la terre et toutes les créatures inférieures appartiennent en commun à tous les hommes, chaque homme est cependant propriétaire de sa propre personne. Vous devez penser à votre survie.
- Ecoute : en ville, tu fais la loi. Ici, c’est moi. Alors fais pas chier. Fais pas chier ou je te ferai une guerre comme t’en as jamais vue. Tu va la fermer et te grouiller d’envoyer la cavalerie, bordel !
- Pas de précipitation : il faut perdre la moitié de son temps pour pouvoir employer l'autre. Mais quel est ce bruit ? Vous avez tiré ?
- Ouais, j’ai achevé Bob : il gueulait trop avec ses tripes descendues dans ses rangers, ça m’énervait.
- Mais vous êtes un monstre !
- On a la guerre dans le sang. Quand il le faut, tuer est aussi facile que respirer.
- Mais ce n’est pas cela que je critique, simplement vous avez frustré cet heureux homme : le plaisir et la douleur, et ce qui les produit, savoir, le bien et le mal, sont les pivots sur lesquels roulent toutes nos passions
- C’est quoi ton délire ? Tu te fais fouetter par des putes dans les boxons de Saigon ?
- Ah, je vois que vous pratiquez aussi : la connaissance de l'homme ne saurait s'étendre au-delà de sa propre expérience.
- Oh putain, tu me traites de fiotte ? Arrête de raconter ta vie et dis-moi comment sortir du merdier où tu nous a foutus avec tes potes bureaucrates.
- Commencez déjà à vous adresser poliment et calmement à nos chers ennemis : c'est par la crainte et le respect que vous devez d'abord prendre de l'empire sur leurs esprits ; c'est par l'amour et l'amitié que vous devez plus tard les conserver.
- Tu me conseilles de trahir maintenant ? Donne-moi une solution, et MAINTENANT !
- Ne soyons pas trop généreux de conseils ; gardons-en pour nous-mêmes.
- Bon, je vais me débrouiller moi-même, trou du cul ! Over…
- Bien le bonsoir également, ce fut un plaisir de converser avec vous. Saluez amicalement vos compagnons de ma part…

lockevsrambo

Bowie, Arizona, 1972. John Rambo, hirsute et barbu dans son vieux treillis crasseux, sort du bureau d’aide sociale pour Viet Vets, un maigre pécule dans les poches et des crachats d’étudiants à son revers. Il passe devant la mairie où le nouveau maire, élu grâce au fric des richards de la ville, a fait poser une grande banderole avec son credo :

« Aucune société politique ne peut exister, ni subsister, sans détenir le pouvoir d’assurer la conservation de la propriété, donc celui de punir, à cet effet, les infractions commises par tous ses membres. »

John Rambo se gratte pensivement la barbe : le style lui rappelle vaguement quelqu’un… Puis, de guerre lasse, il repart sur la route en sifflant.

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NdA : vous l'aurez compris, les passages en italiques sont des citations des deux grands philosophes…