Pénétrer dans Ankh-Morpork n’est pas chose aisée. Non pas que les habitants soient hostiles aux étrangers. Ils sont bien accueillis, du moment qu’ils dépensent leur argent avec application. Au bout de trois mois, la plupart d’entre eux s’aperçoivent qu’ils ne possèdent plus leurs chevaux et deviennent des habitants comme les autres de la ville tentaculaire. Ils se regroupent alors en minorités et barbouillent les murs de leurs propres graffiti.


Le principal obstacle est constitué par l’odeur de la ville, qui freine la progression du nouvel arrivant et bloque même parfois l’accès aux ruelles les plus caractéristiques de sa masse spongieuse (1).

C’est exactement le problème auquel j’étais confronté, alors que je m’enfonçais avec difficultés au cœur du quartier des Ombres.

Certains prétendent que le quartier des Ombres ne doit son existence qu’à l’impossibilité de percer la croûte recouvrant les eaux de l’Ankh, le fleuve putride de la ville, ce qui limite les opportunités des candidats au suicide. Tandis que quelques pas dans les artères perpétuellement sombres du quartier assurent la résolution définitive des questions existentielles telles « Combien ce petit chien dans la vitrine ? » ou « Veux aller popo maintenant ». Pour ma part, souhaitant éviter quelque désagrément irrattrapable, j’avais revêtu un habit qui pousse instantanément les pires coupe-jarrets d’Ankh-Morpork à détourner le regard en sifflotant nonchalamment : un déguisement de si... , d’anthropoïde ! (2) De plus, c’est assurément le costume le plus approprié pour une enquête théologique.

L’être humain cherche constamment à se trouver un ami imaginaire à son goût. C’est la raison pour laquelle le Disque Monde est peuplé de milliards de dieux, pour la plupart réduits à l’estime ou l’adoration d’une voire deux personnes, comme par exemple le dieu des patins dans l’entrée, vénéré par votre épouse soucieuse de l’éclat de son parquet ciré.

L’ennui avec les dieux, c’est que si assez de fidèles se mettent à croire en eux, ils se mettent à exister. C’est ainsi qu’est apparu récemment à Ankh Morpork un nouveau démiurge, pourvu d’une longue barbe blanche, d’une pincée de pur ego, d’un certain appétit et d’un fils peu fréquentable. Bien sûr, comme pour toute religion, un représentant temporel est apparu pour traduire en directives bien senties l’absence de proclamation du dieu. Au cas d’espèce, il se fait appeler le pape.

A l’instar de l’archichancelier de l’Université de l’Invisible, le pape est choisi par un collège de jaloux et d’ambitieux, dont le seul but, une fois qu’ils ont élu le plus vieux et le plus incapable, est de s’en débarrasser pour prendre sa place. En contrepartie, et pour l’occuper afin qu’il ne repère pas les couteaux qui se dressent dans son dos, le pape a le droit de fulminer des édits aux termes ronflants, appelés bulles.

A l’origine, ces décrets étaient authentifiés par un sceau d’or ou d’argent. Des cordelettes de soie ou chanvre insérées dans le sceau tenaient le document fermé. Sur le sceau était frappés, d’un côté une publicité pour l’Antre à Côtes de Harga, sur l’autre le nom du pape régnant. Ce qui incite forcément celui-ci à multiplier les bulles, pendant le cours pontificat que ses rivaux sanguinaires lui concèdent, dans l’espoir de laisser une trace dans l’Histoire.

Devant cette inflation, le processus technique s’est amélioré, de véritables spécialistes ont été formés et c’est tout naturellement qu’ils se sont constitués en Guilde, suivant à la lettre cette prescription : « Quand il y a manifestement deux aspects à une question, veillez à ce que leur nombre passe au plus tôt à deux cents. »

Mais cette jeune Guilde ne peut encore avoir pignon sur rue, comme celles plus prestigieuses des Assassins, des Voleurs ou des Mendiants, et c’est pour la visiter que je me vois obligé de rôder dans le quartier des Ombres.

Arrivé à la Guilde, je suis accueilli par un de ses artisans chevronnés. Appelons-le Igor.

« - Igor, pouvez-vous m’expliquer comment vous fabriquez désormais les bulles papales ?
- Crévindieu, c’est bien la première fois que je comprends ce que dit un singe !
- OOOK ?
- Non, non, veuillez excuser ma méprise, Messire l’Anthropoïde, ne me frappez pas ! (3) Je vais tout vous expliquer. A force de recevoir des montagnes de bulles à sertir chaque jour, on s’est dit avec les collègues qu’il fallait automatiser un peu la production. Et comme en plus on nous demandait de nous occuper de l’envoi de la missive du pape, on a capturé un dragon.
- Pour quoi faire, un dragon ? Ça brûlerait plutôt le parchemin, non ?
- Sauf si on convainc le dragon d’expulser sa flamme, comment dire... par l’autre bout. L’idée, c’est d’enfermer le message dans une boule de gaz hermétique, propulsée à grande vitesse par le dragon jusqu’au destinataire, afin qu’elle lui pète à la tronche une fois arrivée et libère le courrier. Là où réside l’art de la Guilde, c’est dans l’ornement de la bulle et le dosage de sa couleur. Mais venez voir par vous-même...
- C’est quoi ces pattes de mouche sur la surface de celle-ci ?
- C’est justement l’ornement, la touche finale que nous apportons. Chaque pape appelle ses bulles d’un titre ronflant, que nous nous chargeons de retranscrire. Celle-ci s’appelle Cum non solum...
- De quoi parle-t-elle ?
- C’est une lettre à Cohen le Barbare, lui enjoignant de ne pas venir brûler Ankh-Morpork avec sa Horde d’Argent avant l’hiver prochain, et lui proposant en échange de l’eau chaude, une bonne dentichterie et du papier hygiénique double épaicheur. C’est pour cela que la bulle est de couleur mordorée.
- Justement, comment obtenez-vous cette couleur ?
- On fait manger du chou au dragon.
- Ah, d’accord ! Et celle-ci, la rouge sanguine ?
- Ad extirpenda ? C’est une bulle assez banale : elle autorise les inquisiteurs du pape à torturer les porteurs de chapeau pointu. Vous avez juste à côté la vermeille, Gratia Divina, qui légitime la délation.
- J’imagine que cela a été compliqué de trouver ces teintes...
- En fait, on a fait manger du chou au dragon.
- Ah, je comprends. Et celle-ci, l’octarine sur le socle au milieu de l’atelier, elle est spéciale ?
- Oui, on l’a préparée en attendant le texte. Ça tarde un peu, c’est censé parler de l’infaillibilité du pape. Mais je suis fier de la couleur : vous ne devinerez jamais...
- Si, si : du chou... »

J’en avais assez vu et je quittai pensif la Guilde des souffleurs de bulles papales. Contemplant des hauteurs d’Ankh-Morpork les champs de choux qui entourent la ville jusqu’à l’horizon, je me demandai si ce n’était pas l’annonce de siècles d’obscurantisme...

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(1) L’odeur qui enlace en permanence Ankh-Morpork est un objet de fierté pour ses habitants, principalement pour sa consistance unique.  Les soirs de printemps, les Ankh-Morporkiens sortent leur chaise devant la porte de leur maison pour se laisser caresser par les fragrances de la ville. Pour approcher la perception de celles-ci, imaginez un camion de polochons déversé dans un hangar juste après que celui-ci ait servi de hammam à mille éléphants.
(2) Pour une raison que seul Détritus, le troll qui garde l’entrée de la plus célèbre taverne des Ombres et donc de la ville, le Tambour rafistolé, serait encore en capacité d’expliquer s’il ne pensait uniquement à taper sur la tête de ses interlocuteurs avec un rocher, la vue d’un orang-outan en goguette plonge les habitants du quartier dans une bonhomie fraternelle et instantanée.
(3) L’usage de majuscules scandées fermement a un effet radical sur tout le Disque-Monde, tant il évoque un destin funeste. Surtout s’il est accompagné d’un étranglement vigoureux...