Être né dans le Bourbonnais présente peu d'avantages (1) : la plupart des gens ne savent pas où ça se trouve et quand vous leur expliquez ils reconnaissent être passés dans le coin une fois sans s'arrêter ni faire attention au paysage ; les curiosités touristiques se résument à des chênes millénaires et à une variété de cornemuse ; toute activité industrielle a définitivement disparu...

Mais le Bourbonnais a le privilège de se trouver dans la zone de diffusion du quotidien régional La Montagne (2)

« Et alors ? » diront ceux qui ont eu l’occasion récemment de feuilleter cette feuille de chou au contenu soporifique.

Et bien, quand j’avais onze ans, mon père me voyant plongé dans un roman volumineux, m’apostropha ainsi en me tendant un recueil moins conséquent : « Lis plutôt ça, si tu veux quelque chose de bien écrit ! » Ce n’était pas flatteur pour le style de Zola, mais je n’ai jamais regretté de reposer Germinal pour découvrir un échantillon des chroniques d’Alexandre Vialatte dans le dit journal, chroniques qui en ce temps-là, six ans après sa mort, ne connaissaient guère de diffusion en-dehors de la région...

Pour Alexandre Vialatte, « une chronique, il faudrait la faire pousser comme une herbe dans les fentes d’un mur, dans les pierres de l’emploi du temps. » Il se lança dans cet exercice en 1922, et ne cessa de le pratiquer jusqu’à sa disparition en 1971.

A partir de 1952, il réserva quasi-exclusivement ses productions hebdomadaires à La Montagne. Résidant alors à Paris, il allait porter chaque dimanche soir son texte gare de Lyon, afin qu’il soit acheminé par le train postal de nuit.

Ses chroniques, à la fois poétiques et absurdes, écrites avec une rigueur absolue dans l’expression et dans un style délicieusement suranné, se finissaient invariablement par la phrase : « Et c’est ainsi qu’Allah est grand ». Chaque texte était précédé d’un incipit qui détaillait les différents points abordés, dans une introduction aussi savoureuse que loufoque, telle celle-ci par exemple :

Mystère de la queue de rat – Percement du même – Concombres qui marchent – Mystère de la queue de lion – Poisson qui monte aux arbres – Vente des taille- crayon – Clientèle espagnole – Adhérez au Soleil inca – Langue bilingue – Bannière arc-en-ciel – Manque de cadres – Idoles ventriloques – Grand appétit des dieux à trompe – Grandeur consécutive d’Allah.

Quand l’été revient, le soir tard, lorsque la nuit et la chaleur sont tombées, s’installer sur sa terrasse pour savourer quatre ou cinq chroniques de Vialatte est aussi grisant que siroter un vieil Armagnac en inhalant la fumée d’un cigare. L’esprit se met à pétiller, en même temps qu’une quiétude rigolarde vous envahit.(4)

Comme c’est la période, voici une petite illustration extraite de la chronique de la fête des mères :

« Le phénomène de la maternité, si scientifique qu’il soit devenu grâce aux immenses progrès de la sexologie, remonte à la plus haute Antiquité. Les mères datent de la nuit des temps. Elles ont même précédé la civilisation. Leur importance ne saurait être exagérée. Des briques chaldéennes en font mention, des papyrus égyptiens nous en parlent. Que seraient devenus les hommes s’ils n’avaient pas eu de mères ? L’humanité se composerait d’orphelins.

Recueillis par l’Assistance publique, ils se promèneraient par deux, le jeudi, en longues files, sur des routes mouillées, sous la surveillance tatillonne d’une vieille sœur un peu moustachue. Avec interdiction de fumer. Honteux de leur barbe, de leur ventre, de leurs cinquante ans, de leur calvitie. Coiffés d’un béret basque et vêtus d’une capote de couleur bleu marine, avec des boutons d’or. »


Mais son œuvre ne se limite pas aux chroniques : auteur de romans, il fut également l’un des premiers traducteurs de Kafka en français. Germanophile, il résida en Allemagne de 1922 à 1928, décrivant dans ses écrits la montée du nationalisme, qui mènera au nazisme, avec une clairvoyance rare.

Toutes les facettes de ce grand monsieur, que Desproges considérait comme son maître, peuvent être découvertes et explorées durant l’année Vialatte. Pour les quarante ans de la mort de l’auteur, La Montagne organise pendant tout 2011 des événements en son honneur, a créé un prix littéraire, publie une sélection de chroniques dans ses éditions,...

Pour connaitre les détails de l’année Vialatte, un site spécial a été créé, n’hésitez pas à vous perdre dans ses méandres, au hasard d’une page vous découvrirez que « l’homme est un animal à chapeau mou qui attend l’autobus 27 au coin de la rue de la Glacière », ou toute autre sentence fulgurante.

Car c’est ainsi que Vialatte est grand.


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(1) même si le G.E.R.B.(Groupement Extrémiste Révolutionnaire Bourbonnais) s'évertue à prouver le contraire.
(2) non, n'insistez pas, je ne prononcerai jamais de ma vie, même sous la torture, le nom de la région à laquelle le Bourbonnais a été indûment rattaché !
(3) résumant la chronique de la queue de rat et même des dieux Peaux-Rouges.
(4) la collection « Bouquins » a eu l’heureuse idée de regrouper toutes les chroniques de La Montagne en deux tomes.