Répondant à l’invitation du maître d’Ankh-Morpork, un petit homme replet et chauve, drapé dans une tunique en soie délicate, émergea de l’ombre du couloir étroit : 


« - Je vous remercie, Seigneur Vétérini, je commençais à trouver le temps long et les rats de vos contrées sentent presque aussi mauvais que l’eau du fleuve qui alimente votre ville, à ce que je perçois.

- Cela fait partie de petites contingences de notre bourgade, Lord Varys, mais nous y pallions en fabriquant force parfums. Je crois d’ailleurs que vous en usez volontiers vous-même, si je ne me trompe pas sur les légères effluves de lilas qui subsistent derrière l’odeur des égouts qui vous précède ?

- Port-Réal n’a rien à vous envier sur ce point, sachez-le, nous y avons aussi nos remugles et notre populace négligée. Mais nous pourrions deviser des heures sur les mérites comparés de nos cités respectives, mon cher, et ce n’est pas dans ce but que j’ai provoqué cette rencontre.

- Ne vous en déplaise, je crois plutôt que vous avez répondu à mon invitation ; du moins les émissaires que j’ai envoyés auprès de vous ont su vous faire percevoir l’impérieuse nécessité pour vous de vous présenter devant moi.

- Vous voulez parler de ces trois hommes habillés de noir qui font un bruit disgracieux de quincaillerie à chacun de leurs pas, tellement ils trimbalent de couteaux avec eux ? Je les ai envoyés se mettre à niveau chez les Sans-Visage, je n’ai pas eu de nouvelles depuis.

- Ne vous méprenez pas, mon cher hôte, je n’éprouve pas assez d’acrimonie à votre égard pour vous confier aux bons soins de la Guilde des Assassins, pas encore en tout cas. Les trois olibrius dont vous parlez étaient des leurres destinés à détourner votre attention de mes agents. Comme j’imagine sont des leurres les petits oisillons qui s’attachent à mes pas depuis quelques temps, alors que jamais un enfant d’Ankh-Morpork ne se risquerait à croiser mon chemin… »

C’est le moment que choisit Samuel Vimaire pour exploser :

« - Sauf votre respect, Patricien et Lord J’ai-pas-compris-votre-nom, ce n’est peut-être pas le moment de chicaner sur vos qualités d’espions, j’ai des fous furieux prêts à s’entre-tuer dans mon salon, trois dragons qui pètent les flammes et l’Archichancelier a foutu des cendres sur les tapis en grillant une bande de clowns tristes ! Alors, si vous avez idée de ce qu’il se passe, je vous serais très reconnaissant d’éclairer ma lanterne.

- Ne prêtez pas attention au style du Duc d’Ankh-Morpork, mon cher Lord Varys, dès qu’il subit un léger stress, le vernis se craquelle et la rue Coquebec reprend le dessus. Mais ce qu’il dit n’est pas faux : il est temps, je pense, d’échanger de vive voix sur ce qui nous occupe depuis des mois. Les corbeaux porteurs de mes instructions secrètes se sont-ils consciencieusement trompés de destination ?

- Ils sont tous arrivés avec une grande précision dans ma corbellerie, je pense que l’homoncule malpoli qui les pilote à chaque fois sait être convaincant, à défaut d’être discret. Ce que vous évitez ostensiblement d’y évoquer me laisse à penser que nous sommes du même point de vue sur notre problème.
Et vous, avez-vous bien intercepté les clacs que j’ai rédigés ? Pardonnez-moi si le cryptage était un peu naïf, j’ai découvert cette technologie il y a peu, nous n’en disposons pas encore à Westeros.

- Ne vous inquiétez pas, quel que soit l’expéditeur, le destinataire ou la méthode de chiffrement, les clacs arrivent décodés sur le bureau de Tambourinœud, mon secrétaire, qui me communique les plus intéressants. Les vôtres en font évidemment partie et les fausses informations qu’ils contiennent confirment notre accord de principe. »

Ce fut cette fois-ci le sang du dragon qui tourna au vinaigre devant les jérémiades des deux complices et Daenerys s’écria :

« - Mais vous allez en venir au fait, oui ou non ? Vous me faites penser à deux chiens qui se reniflent dans une rue de Meereen. 

- Je vous pardonne votre brusquerie – rétorqua Vétérini – car vous êtes une princesse, ce qui vous donne quelques passe-droit, mais surtout parce qu’involontairement vous n’êtes pas tombée très loin de la vérité. Sauf que ce ne sont pas des chiens qui se reniflent présentement. D’ailleurs, si j’en crois les bruits que j’entends, le stade du reniflage a été dépassé. Et c’est grâce à vous, jeune dame ! 
Lady Sybil, loin de moi l’idée de remettre en question vos connaissances sur la sexualité des dragons, du moins ceux du Disque-Monde, mais sachez que vous vous trompiez en affirmant que les chérubins de votre invitée s’excitaient en vain sur Amanda, parce qu’encore trop jeunes pour passer du désir à l’acte. Il faut croire qu’à Essos, les dragons sont précoces, du moins c’est le cas visiblement du tout noir… Drogon, c’est cela ?

- Oui, c’est cela – rétorqua Daenerys – mais comment osez-vous affirmer que j’ai aidé vos noirs desseins, que je ne comprends d’ailleurs toujours pas ?

- Et bien, princesse, cela fait un moment que nous correspondons, Lord Varys et moi, afin de trouver un moyen de jumeler le Disque-Monde et vos contrées, d’une façon ou d’une autre. Confronter leurs habitants serait catastrophique, les événements de ce soir l’ont suffisamment prouvé. Nous avons donc décidé de provoquer une rencontre que nous espérions fructueuse entre des animaux plus sages que les humains, à savoir vos dragons et la chaleureuse Amanda. 
Calculer le moment opportun pour cela fut un jeu d’enfant, vous placer dans une crainte et une urgence suffisantes pour vous amener ici fut une belle réussite de Lord Varys, je le reconnais, comme la falsification des différents messages qui ont été adressés à Westeros et Essos pour tous vous faire converger dans ce salon. Un tel rassemblement d’esprits forts ne pouvait déboucher que sur un chaos suffisamment erratique pour distraire votre attention pendant que l’un de vos chérubins allait jeter sa gourme...

Dans quelques temps, Amanda mettra au monde les premiers fruits de l’union entre nos deux mondes. Leur croissance sera sous ma bonne garde. En contrepartie, Lord Varys, il est temps que nous allions dans mon bureau discuter de cette ligne de clic clac sous-marine que je vous ai promis de faire installer entre Port-Réal et Pentos...

Vimaire, vous vous chargez du reste, n’est-ce pas ? La farce est finie et ces gens n’ont plus rien à faire à Ankh-Morpork.

- Monstre sans honneur, s’écria Daenerys, vous et votre acolyte sans couilles nous avez tous manipulés, juste pour faire saillir une dragonne ? Je n’ai jamais rencontré jusqu’ici autant de perversité et de méchanceté !

- Vous m’avez aidé, jeune fille, alors laissez-moi vous donner un conseil, ça pourrait vous aider à comprendre le monde. L’existence vous pose un problème parce que vous croyez que l’humanité se divise entre les bons et les méchants. Vous vous trompez, bien sûr. Il n’y a toujours que les méchants. Mais certains sont dans des camps adverses.
Tout un océan houleux de mal, peu profond par endroits, évidemment. Mais beaucoup plus, oh oui, ailleurs...
Seulement, des gens comme vous confectionnent de petits radeaux de règles et de simili bonnes intentions puis déclarent : « Voici le bien, voici ce qui finira par triompher. » ÉTONNANT !
Il y a des gens prêts à suivre un dragon. Vénérer un dieu ou même sept. Ignorer une iniquité. Ils témoignent d’une méchanceté banale, ordinaire. Non de l’ignominie vraiment élevée, créative des grands pécheurs, mais d’une espèce de noirceur d’âme fabriquée en série... Ils acceptent le mal non seulement parce qu’ils disent oui, mais parce qu’ils ne disent pas non.
Pardon si je vous choque, princesse, mais vous autres avez grand besoin de nous : nous seuls savons faire fonctionner le système.
Vous voyez, l’unique compétence des bons, c’est de renverser les méchants. L’ennui, c’est que vous ne savez rien faire d’autre. Un jour vous sonnez les cloches à la volée et fêtez la chute du tyran ; le lendemain tout le monde reste assis à se plaindre que personne ne ramasse les ordures... Parce que les méchants sont des organisateurs. Tout tyran malfaisant doit diriger le monde. Les bons n’ont pas ce talent-là. (1)
Princesse, je vous laisse méditer si je parlais d’Ankh-Morpork ou bien des Sept Couronnes... »

Sur ces mots, le Patricien quitta les lieux suivi de Lord Varys, laissant tout le monde abasourdi à l’exception de Sam Vimaire, habitué qu’il était aux logorrhées sentencieuses de son patron :

« - Bon, vous avez entendu, votre présence dans cette ville n’est plus requise, alors vous allez débarrasser le plancher et fissa. Mais en ordre, pas envie que vous occasionniez encore plus de bazar !
Princesse, vous partirez la première avec vos hommes et vos dragons. Hilare et Chicard, permission de faire faire la tournée des bars nains au mi-homme et à son garde du corps : quand ils seront fin saouls, déposez-les à l’entrée du couloir spacio-truc et bottez-leur les fesses !

Vous, Jaime Lannister, je ne peux pas vous laisser sans surveillance, ni votre troll. Je vais vous accompagner en personne dans une cellule du Guet, où vous serez mes invités vingt quatre heures. En chemin, je vous parlerai d’un de mes ancêtres... »

Juste avant de s’éclipser, et non sans avoir échangé avec Jaime un regard lourd de défiance mais aussi de trouble et d’étranges réminiscences, Daenerys s’adressa à Vimaire :

« - Vous y croyez, vous, à la tirade de votre maître ?

- Allez savoir ! Parfois, je me demande si le courage et l’honnêteté suffisent pour triompher dans un monde dangereux. A ce qu’il paraît, au Jeu des Trônes, il faut vaincre ou périr ; il n’y a pas de moyen terme... »


(Fin)

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(1) Ce monologue de Vétérini, retranscrit mot pour mot à quelques variations mineures près, est extrait d’Au Guet !, mais serait fort à sa place dans le Trône de Fer...