06 mai 2008
Speak for England
Un livre sympathique et plein d'humour que vous fait découvrir Mezcal, ci-dessous!
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2004, juste avant Noël : Brian Marley, obscur et veule professeur d’anglais à la London English School de Piccadilly, âgé de 43 ans, est devenu en quelques semaines un héros et un millionnaire. Mais cela ne lui servira à rien : il est tout proche de la mort.
Dernier participant d’un jeu télévisé doté d’un prix de deux millions
de livres, « Une jungle d’enfer » (du genre « Koh-Lanta » en plus
trash) qui se déroule sur une île de Papouasie-Nouvelle Guinée, il a vu
les deux hélicoptères venus le chercher se crasher, les quelques
survivants se faire dévorer par les crocodiles. Dans la panique, il a
perdu sa balise radio et, sans ration de survie ni eau potable, au
milieu d’une jungle hostile et boueuse, il n’en a plus pour longtemps.
Il est en train de prendre ses dernières dispositions lorsqu’il est
assommé par… une balle de cricket.
C’est ainsi que commence Speak for England de James Hawes, dont le
titre français Pour le meilleur et pour l’Empire, s’il mériterait de
figurer au florilège du «jeu de mots bêtes show», traduit moins bien
l’ironie douce et féroce à la fois du livre (1).
James Hawes, titulaire d’un doctorat en philosophie de l’université de
Londres sur Nietzsche et Kafka, nous parle en effet de l’Angleterre et
fustige ceux qui s’arrogent le droit de parler en son nom sans se
soucier du sort de ses habitants.
Revenons à notre « héros ». Le choc de la balle de cricket marque son
premier contact brutal avec une étrange colonie, méconnue de tous
depuis plus de 45 ans.
En effet, en février 1958, un avion de ligne anglais, transportant
clandestinement du matériel nucléaire, est abattu par un avion de
chasse soviétique, au-dessus de l’île en question. Quelques survivants
s’extraient des ruines de l’avion et, sous la direction d’une vieille
baderne (qui ne s’appelle pas Powell, mais Quartermain), bâtissent les
fondations d’une colonie nostalgique de l’Angleterre et de ses
traditions. Des enfants sont nés, ont grandi, ont eux-mêmes procréé,
mais le temps s’est arrêté. La vieille baderne, proclamé Directeur,
étant en effet persuadé que l’attaque du Mig 19 contre leur avion était
le premier acte d’une guerre nucléaire entre le camp du Bien, mené par
l’Angleterre, et les Rouges, a veillé au strict respect de ce qu’il
considère comme les vertus de la tradition british et entretenu
l’inquiétude et l’espoir sur le sort de la bonne vieille patrie.
La première partie du livre nous montre en parallèle
l’incommunicabilité loufoque entre cet Anglais contemporain et ces
survivants figés dans le passé, ainsi que le cynisme et la bêtise des
medias et des gouvernants anglais.
Les bouleversements connus en Angleterre en 45 ans sidèrent et
déstabilisant le Directeur : s’il se réjouit que les adolescents
continuent à dévorer Le Seigneur des anneaux, s’enthousiasme en
apprenant que le XV de la Rose bat régulièrement les All Blacks et les
Springboks et a même remporté une Coupe du Monde, accepte avec
fatalisme que les Australiens gagnent chaque année leur match de
cricket traditionnel contre l’Angleterre, certaines nouvelles le
révulsent. Un incident manque même d’éclater, lorsqu’il accuse Marley
de vouloir démoraliser « ses » jeunes en annonçant que le gouvernement
travailliste (les travaillistes étant pour lui les ennemis, alliés des
Soviétiques) de Tony Blair déteste les syndicats et n’impose les riches
qu’à 40% maximum…
Et là, on touche à l’autre sujet développé en filigrane par ce livre.
James Hawes, né en 1960, décrit la lente désespérance des Anglais
modestes de cette génération, nés à une époque de solidarité nationale,
de valorisation du service public, cette génération dont l’ambition
était une vie digne et le rêve le plus fou un petit appartement pas
très loin de la BBC. Cette génération, qui a vécu les années Thatcher,
la mort de l’industrie, le chômage de masse, la privatisation à
outrance et la guerre contre les Trade Unions se retrouve dans l’état
d’esprit décrit par ce court échange entre le Directeur et Marley :
« - Ecoutez, Marley, les gens ne sont tout de même pas inquiets, bon sang ?
- Ils ne le montrent pas, mais je pense qu’ils le sont, oui. Chacun a
une maison, une télévision, une voiture, et prend l’avion pour aller
passer ses vacances à l’étranger et cætera, seulement nous sommes tous
endettés jusqu’au cou. Nous savons qu’il nous suffirait de trois mois
de chômage pour perdre tout ce que nous possédons, et j’ai parfois
l’impression que tout le monde en est conscient mais que c’est
tellement effrayant qu’on préfère ne pas y penser. »
Les piques dirigées contre Tony Blair, présenté comme un benêt sans
volonté, et ses conseillers, les fameux spin doctors, sont acérées et
traduisent le sentiment profond de trahison éprouvé par l’auteur.
La seconde partie du livre s’ouvre par la découverte, assez
miraculeuse, de cette colonie oubliée, l’opération de sauvetage, avec
la présence du Premier ministre lui-même, le déchaînement médiatique et
le rapatriement de tout ce beau monde en Angleterre.
Je ne dévoilerai pas la suite, mais sachez qu’un basculement s’opère
alors vers une histoire encore plus absurde, mais aussi plutôt
inquiétante, et que l’ironie devient encore plus féroce, voire grave.
Et il n’y a pas de happy end, Brian Marley se retrouvant à la fin du
livre, dans une situation… embarrassante.
Si l’édteur français exagère un peu en plaçant cet ouvrage dans la
filiation du Monty Python’s Flying Circus, il ménage de bons moments de
plaisir, de rigolade et de réflexion. Mais surtout il provoque la
sympathie pour les Anglais des classes modestes et moyennes.
Tenez, même moi, si par hasard je me retrouve dans un stade de rugby et
que je vois Wilkinson crucifier le XV de France par un drop, après une
série de «pick and go» à 2 à l’heure du pack anglais, peut-être que
j’entonnerai Swing low, sweet chariot avec les Rosbifs et que j’irai
ensuite boire des pintes avec eux.
Pour vous dire…
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(1) je pense d’ailleurs que celles et ceux qui maîtrisent
bien la langue anglaise ont tout intérêt à se procurer ce livre en
version originale. Edition anglaise : Jonathan Cape, 2005. Edition
française : Editions de l’Olivier, 2007.
05 avril 2008
H2G2 radio vf (non sous-titrée)
Au début de la création était le son (oui certains essayent de faire croire que c’était le verbe mais n’adhérez pas à leur religion !) autrement dit la voix sans l’image, cette dernière étant arrivée bien après le livre (quoique c’est inexact mais qu’importe), donc la voix est le commencement à…
La vie, l’univers et le reste…
Ou plus exactement à H2G2, de « The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy » (« le guide du voyageur galactique »), œuvre culte de l’auteur anglais Douglas Adams.
Reprenons donc.
Le guide du voyageur galactique est né sur les ondes de Radio 4 en mars 1978 sur la BBC.
En réalité le guide est d’abord né dans l’imagination de Douglas Adams.
Celui-ci a 19 ans, nous sommes en 1971 et il voyage en stop à travers l’Europe avec un guide du routard et, face aux déboires des voyages et de la sympathie des autochtones, il s’imaginerait bien prendre l’air ailleurs et pourquoi pas dans l’espace avec un bon guide.
Quelques années plus tard, alors qu’il galère et se voit déjà comme un écrivain raté sans le sou, il propose une comédie télé de science fiction mais finalement la BBC lui propose d’en faire une série radio.
Pour les fans d’H2G2, la série radio reste la meilleure adaptation de l’histoire délirante du guide du voyageur galactique, tant par la qualité du texte, les acteurs, les bruitages et l'environnement sonore.
Douglas Adams écrit les épisodes au fur et à mesure et souvent au dernier moment sans penser à la suite.
A la fin du 6eme épisode, pensant que c’était la fin, il fait mourir trois de ses personnages (1)
Mais la BBC lui commande de nouveaux épisodes de 1978 à 1980, 12 épisodes seront diffusés au total sur ces deux années sur les ondes de la radio anglaise avec un succès fort surprenant.
Parallèlement des éditeurs le contactent pour qu’il transpose la série en livre, le premier tome sortira en 1979.
H2G2 prendra diverses formes ensuite : série télé en 81 sans moyens financiers, 33 tours en 82, jeu vidéo en 84 dont la BBC a lancé en ligne une nouvelle version jouable(2), disque de jazz en 90, BD en 93, guide illustré en 94, nouvelles séries radio en 2004, film en 2005 et plusieurs adaptations au théâtre durant toutes ces années.
Ce qui est intéressant dans les différentes version du guide, c’est qu’elles ne sont pas des copies conformes de la série radio initiale et que chacune adapte sous l’œil acéré de l’auteur le scénario avec plus ou moins de libertés. Ceux qui ont vu le film et lu les livres s’en sont bien rendu compte.
Douglas Adams dit lui-même que : « L'histoire de H2G2 est à présent si compliquée que chaque fois que je la raconte, je me contredis moi-même. Et les rares fois où je réussis à m'en sortir, on reproduit mal mes propos. »
Pour ceux qui, comme moi, sont doués en anglais comme des moutons électriques (il n’y a pas que les vaches folles dans la vie) ne pas pouvoir se régaler de la série initiale radio est un handicap très sérieux pour peu qu’on aime l’univers absurde de Douglas Adams, les autres peuvent continuer à regarder passer les trains.
Alors j’ai foncé tête baissée comme un taureau en rut (il n’y a pas que
les vaches …) sur une adaptation française des 12 épisodes réalisée par
un fan de Douglas Adams qui a été diffusée à partir de novembre 1995
sur une radio brestoise, Fréquence Mutine.
Six mois de travail de traduction, six mois de studio, trois cent
effets sonores, et une quinzaine de comédiens, de nombreuses galères et
des moyens limités (un budget de moins de 20 000 francs) pour cette
production française amateur (3) dont je vous invite à découvrir
ci-dessous les premiers épisodes, la suite devant être mise
prochainement sur son forum (4). Au dire de l'auteur le premier épisode
n'est pas réussit faute de temps et d'expérience, donc persévérez en
écoutant le deuxième si vous n'accrochez pas au premier.
Vous trouverez les 4 premiers épisodes (pour l'instant) ici
(1) Zaphod, Marvin et Trillian
(2) http://www.bbc.co.uk/radio4/hitchhikers/game.shtml
(3) plus d'informations ici : http://www.voyageurgalactique.com/serieradiofr.html
(4) forum du site du voyageur galactique : http://www.voyageurgalactique.com/
http://nbotti.free.fr/phpBB2/viewforum.php?f=3&sid=6dc60e060a3e0268b5a6d1596ed2e2da
Merci à ce site pour toutes les informations qu’on peut y trouver.
14 mars 2008
Philosophie et alcoolisme
Ah la philosophie, « l’amour de la sagesse » tant célébré ! Les amateurs de cette science humaine prennent systématiquement un air docte et se grattent la barbiche (même si ils ou elles n’en ont pas) dès que le sujet est abordé.
Mais je vais vous faire une révélation essentielle : tous les grands philosophes ont été de gais lurons et des fêtards, voire souvent de parfaits poivrots.
Prenons Confucius par exemple. La légende nous rapporte que sa vocation lui est née après une rencontre avec Lao Zi, le père du taoïsme, et qu’il fut tellement « impressionné » qu’il n’arriva plus à parler pendant trois jours, ou un mois selon les versions. A part l’alcool de riz à forte dose, vous connaissez quelque chose qui produit cet effet ?
Aristote et ses péripatéticiens déambulaient en racontant des conneries d’ivrognes pour tenter de prendre l’air et décuiter un peu. Le titre Le Banquet de Platon est une traduction dénaturée de Tò sumpósion, qui désigne une beuverie. Le livre commence d’ailleurs ainsi et retranscrit les discours avinés des convives.
Si on se rappelle aussi de Diogène, qui vivait comme un clodo dans son tonneau, avec sa bouteille de mauvais pinard en permanence à la bouche, la picole n’était pas l’apanage des Grecs. Lucrèce ne dédaignait jamais de dépuceler une bouteille ou de lutiner une gueuse. Ou l’inverse…
Averroès, gagné par la frénésie andalouse, se convertit au vin espagnol, lourd et explosif. On ne le dira jamais assez, mais ce fut la principale raison de sa condamnation pour hérésie par ces pisse-froid d’ouléma…
N’en déplaise à Dantec qui s’est découvert une trouble fascination pour lui, Duns Scot, comme tout bon Irlandais, goûtait sans vergogne aux vertus du uisce beatha (nom gaélique du whisky) et donnait ses cours de scolastique dans les distilleries.
Les exemples abondent à travers les siècles : de Spinoza, qui ajoutait à son goût pour la sodomie (1) un penchant avéré pour la dive bouteille, à Sartre, aussi célèbre pour ses cuites au rhum à la terrasse du Flore que pour ses apéros au blanc limé avec les OS de chez Renault dans les troquets de Billancourt.
Mais ces aspects de l’histoire de la philosophie ont été volontairement occultés, afin que les « penseurs » actuels puissent prendre la pose et se gratter la barbiche.
En fait, seuls les sages du département de philosophie du Wooloomooloo (Queensland) osent assumer ce glorieux héritage (2) :
http://fr.youtube.com/watch?v=eqgnExSiS0s
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(1) je ne saurais trop conseiller la trilogie de Jean-Bernard Pouy : Spinoza encule Hegel, A sec !, Avec une poignée de sable.
(2) ne me dites pas que vous ne m’aviez pas vu venir…
10 mars 2008
Les 11 000 verges ou l’érotisme absurde
« Ci-gît le prince Vibescu
Unique amant des onze mille verges
Mieux vaudrait, passant ! sois-en convaincu
Dépuceler les onze mille vierges. »
Dans la plaine mandchoue, ces vers sont gravés sur le socle d’une statue, dont personne ne sait réellement pourquoi elle est là.
Ainsi finit « Les onze mille verges », livre qu’Apollinaire publia sous un pseudonyme en 1907, par peur du scandale. Pourquoi ce livre, qui décrit des scènes horribles de sadisme, de nécrophilie, de zoophilie, de coprophagie et autres, se lit-il en se bidonnant ?
D’abord il y a ce qui ne se trouve pas chez Sade : le style. Celui-ci est enlevé, drôlatique, parsemé de digressions poétiques, comme un passage étymologique sur les testicules et la mentule, cela pendant une scène de fornication.
D’autre part, il y a le surréalisme des scènes, alors que Sade se contente d’une description clinique. Exemple, toujours dans la scène de sexe évoquée plus haut, le dialogue pendant l’acte entre le héros, Mony, et Hélène, une institutrice.
Mais ce qui distingue « Les onze mille verges » des autres ouvrages du genre (à part peut-être « La philosophie dans le boudoir »), c’est son absurdité manifeste.
L’histoire en elle-même est absurde : pour avoir fait le serment suivant à une jeune femme « Si je vous tenais dans mon lit, vingt fois de suite je vous prouverais ma passion. Que les onze mille vierges ou même onze mille verges me châtient si je mens ! » et ne pas l’avoir honoré, le prince Vibescu se lance dans un périple qui finira par sa mort, due à 11 000 coups de verge assénés par des soldats japonais. Cette pérégrination l’amènera de Paris en Mandchourie, en passant par Bucarest et Moscou.
L’absurdité des situations se retrouve dans plusieurs passages : la façon dont le héros, se préparant à un rendez-vous, « sollicite » successivement son masseur, son coiffeur et son pédicure-manucure ; l’enchaînement fatal qui amène à un double assassinat effroyable dans une cabine de l’Orient-Express, enchaînement motivé par le souhait de faire l’amour pendant le passage de la frontière entre la France et l’Allemagne ; les conditions de la double exécution de l’Allemand Egon Müller et de son ancienne maîtresse, la Japonaise Kyliému…
Conclusion du livre, la réalisation et l’érection par le sculpteur Genmolay (petit clin d’œil au baron Jean Mollet, ami d’Apollinaire et d’Alfred Jarry et futur fondateur du Collège de ‘Pataphysique) de la statue citée en exergue de ce post, sont placées sous le signe d’un absurde macabre.
Vous comprendrez en lisant tous ces passages pourquoi je n’ai fait aucune citation.
18 janvier 2008
Le polar social
De nombreux auteurs de romans noirs distillent, en filigrane de
l’aventure ou de l’énigme sujet de leur œuvre, une critique de la
société dans laquelle ils vivent. On peut attribuer la parenté de cette
approche à Dashiell Hammett et «La moisson rouge» (c’est du moins ce
qu’indique un grand historien du polar, lui-même militant du mouvement
social, Claude Mesplède).
Outre l’enquête policière, Hammett pointe du
doigt dans ce livre les liens sulfureux entre la pègre organisée et les
politiciens. Nombre de romans noirs publiés aux Etats-Unis depuis ont
suivi cette voie détournée pour formuler une critique sociale souvent
acerbe.
Pourquoi passer par ce biais ? Eh bien, la liberté d’expression aux
Etats-Unis n’a jamais été réellement celle normalement garantie par la
Constitution (voir, pour les passionnés de l’histoire de ce pays,
l’épais livre d’Howard Zinn, «Histoire populaire des Etats-Unis»).
La
critique sociale n’est pas forcément très bien vue là-bas ; pour simple
exemple, nombre d’auteurs de romans noirs furent inquiétés au moment du
maccarthysme pour des sympathies réelles ou inventées avec le parti
communiste. En tout état de cause, cette tendance qu’a initiée Hammett
a perduré, et se retrouve, pour ne citer que quelques noms, chez Edward
Bunker, Harry Crews, George Chesbro, voire James Ellroy et Dennis
Lehane.
D’autres pays sont concernés, et je relèverai simplement Paco Ignacio Taïbo II, par ailleurs auteur d’une belle biographie de Che Guevara, dont les aventures du détective Hector Beloscoaran Shayne décrivent le pourrissement de la société mexicaine, Qiu Xiaolong qui s’attaque à la Chine « communisto-libérale », Yasmina Khadra aux jeux de dupes d’une société algérienne gangrenée, Analdur Indridasson à la sourde désagrégation des rapports sociaux en Islande.
En France, le genre est bien installé, parfois même il peut paraître comme un passage obligé pour être reconnu. Didier Daeninckx ou Thierry Jonquet s’en sont fait une spécialité, mais j’avoue que je ne lis plus trop leurs productions, un peu lassé qu’ils tournent en rond. Maurice G. Dantec s’est érigé lui-même comme un grand analyste politique, avec de belles réussites («Babylon Babies») ou des développements nauséabonds («Villa Vortex»). J’avoue préférer les charges plus légères et plus subtiles, qu’on retrouve par petites touches qui font mouche, chez Jean-Patrick Manchette, Jean-Bernard Pouy, Frédéric H.Fajardie et dans les bonnes productions de la collection «Le Poulpe».
Trois romans que je vous conseillerais pour illustrer mon propos ? Les aventures de Griffu, de Manchette, illustrées par Tardi. «La Cité des jarres» d’Indridasson. Et «Le Seigneur des glaces et de la solitude» de Chesbro.
30 décembre 2007
Le pays des malices
Pourquoi, plus de cent quarante ans après sa publication, Alice au pays des merveilles, du Révérend Charles Lutwidge Dodgson, plus connu sous son nom de plume Lewis Carroll, fascine-t-il encore tant d’adeptes ( Marilyn Manson compris ) ? Pourquoi cette œuvre, et sa suite De l’autre côté du miroir ont-ils fourni une inspiration inépuisable aussi bien à Breton, Artaud, Péret que Jarry ou Joyce ? Pourquoi, enfin, Lewis Carroll mérite-t-il de figurer au panthéon de l'absurde ?
Le mythe de la création de l’œuvre vaut déjà le détour : le 4 juillet 1862, Lewis Carroll, alors professeur à Christ Church, un des collèges d’Oxford, emmène les trois filles du doyen de cet établissement, M. Liddell, pour une balade en barque sur la Tamise. Sa préférée est Alice, alors âgée de dix ans. Ils s’arrêtent pour prendre le thé sur les bords de l’eau et Lewis Carroll, très inspiré, raconte les histoires qui donneront plus tard Alice au pays des merveilles. Quand ils rentrent, tard dans la soirée, Alice demande "Oh ! Mr. Dodgson, j’aimerais tant que vous écriviez pour moi les Aventures d’Alice ". Lewis Carroll invite les petites filles à venir chez lui pour leur montrer des photographies, et ce n’est qu’à neuf heures du soir qu’il les ramène chez elles.
Cette histoire, qui pourrait être celle d’un détournement pédophile, provoque la rédaction d’un ouvrage totalement décalé, dont Lewis Carroll offrira le premier exemplaire à Alice trois ans plus tard jour pour jour. Laissons la parole à celle-ci pour décrire les contes de son grand ami : « II semblait avoir une réserve inépuisable d’histoires fantastiques, qu’il inventait au fur et à mesure tout en dessinant sans arrêt sur une grande feuille de papier. Ses histoires n’étaient pas toujours complètement inédites. Parfois, il nous donnait une variante d’une histoire déjà racontée, parfois il débutait sur quelque chose que nous connaissions mais, en se développant, l’histoire, fréquemment interrompue, changeait du tout au tout et de façon inattendue. »
L’événement déclencheur de l’excursion en barque a incité Lewis Carroll à coucher sur le papier ces histoires fantastiques, dans lesquelles on retrouve des éléments fantasmagoriques essentiels au merveilleux.
La première caractéristique est l’onirisme : dans les deux histoires d’Alice, au pays des merveilles ou de l’autre côté du miroir, Alice s’endort, rêve puis se réveille. Bien plus qu’un artifice littéraire, cela introduit un décalage permanent entre une présentation rationnelle, logique (le Révérend Dodgson était professeur de mathématiques) des événements et une inversion brusque des comportements des personnages. Le Roi, la Reine, le Lapin ou le chat de Cheshire ne réagissent jamais comme on pourrait s’y attendre, mais systématiquement à l’inverse. Alice, elle-même est une inadaptée : elle est soit trop petite, ou trop grande ; la Reine blanche l’accuse même de vivre à l’envers.
La seconde caractéristique, qui inscrit Lewis Carroll parmi les inspirateurs de notre secteur, c’est un art consommé du nonsense. Le sens des actions, des paroles est détourné, le rêve intervient contre le monde terrestre, les objets (tels les cartes à jouer) sont détournés de leur cadre habituel. Dans la partie de croquet, les maillets sont des flamands vivants, les boules des hérissons et les arceaux des soldats courbés en deux.
Troisième caractéristique : les images court-circuitent la raison. L’exemple le plus flagrant est le sourire du chat de Cheshire, qui flotte dans l’air sans support et pousse, à chacune de ses apparitions, Alice vers de plus en plus d’incompréhension.
Enfin, dernière caractéristique, qui influencera les méthodes de travail des surréalistes : Carroll utilise l’assemblage d’éléments oniriques, d’images sans lien apparent et l’écriture automatique. Comme dit le Chapelier, « Je vois ce que je mange » veut dire la même chose que « Je mange ce que je vois » et c’est bien là une des morales à retenir de l’œuvre.
Mais on n’épuisera jamais les potentialités de ces aventures, inspirées à un austère clergyman par une balade en barque…
«Tout flivoreux vaguaient les borogoves,
Les verchons fourgus bourniflaient. »
(De l’autre côté du miroir)
« De son sexe corail
Ecartant la corolle
Prise au bord du calice
De vertigo Alice
S'enfonce jusqu'à l'os
Au pays des malices
De Lewis Carroll.»
(Variations sur Marilou de Serge Gainsbourg)
02 novembre 2007
Rondibellons ensemble
Non ce n’est pas une invitation au batifolage que je vous lance. Je me roule dans la fange avec qui je veux d’abord et avec une seule personne d’ailleurs.
Il ne s’agit pas non plus de faire des ronds de jambes ou des rondes enfantines. Je ne suis pas assez souple pour la première et j’ai passé l’age pour la seconde.
Ni de bêler à la lune telle une chèvre, je ne le fais plus maintenant que je vis en ville.
Mais alors, mais alors, de quoi s'agit-il?
La rondibelle était une forme de poésie très prisée au XIIe siècle redécouverte par Jean Yanne dans son « Dictionnaire des mots qu'il y a que moi qui les connais » et remise au goût du jour par Gilles Durieux dans son « Anthologie de la poésie rurale ».
Le principe est simple et consiste à faire deux alexandrins dont l'un termine par un prénom féminin et l'autre par le nom d'un plat cuisiné.
Petits exemples :
« Ah qu'elle était jolie la petite Paulette
Savourant lentement ses poireaux vinaigrette. »
« Tous les jeudis midi ma copine Brigitte
File au MacDo du coin pour un hamburger frites. »
« Ce pâté de chevreuil reprends-en si tu l'oses
Tant il sent la caresse des blanches mains de Rose »
06 octobre 2007
Les locutions introuvables
Je vous ai déjà entretenu de mon amour pour les jeux oulipiens sur le langage, ici ou bien ici . Aujourd’hui, je veux vous parler d’une création de Marcel Bénabou, inventeur de la Littérature Semi-Défitionnelle (LSD). Cette création, ce sont les locutions introuvables.
Cela consiste à fabriquer, à partir de locutions ou proverbes familiers, de nouvelles locutions. Exemple : avec «tirer le diable par la queue» et «bâtir des châteaux en Espagne», on obtient deux «locutions introuvables» : «tirer le Diable en Espagne» et «bâtir des châteaux par la queue».
Ensuite il s’agit d’assigner une définition précise à ces nouvelles locutions.
Exemples :
«Tuer la poule dans le plat» : attendre le dernier moment pour s’acquitter d’une tâche aussi désagréable qu’indispensable.
«Tuer la poule devant les bœufs» : faire un exemple.
«Tuer la poule sur le feu» : agir de façon précipitée.
.
Au lieu de procéder par simple juxtaposition de fragments (deux moitiés
d’énoncés différents), on peut aussi procéder par imbrication
d’éléments (en nombre supérieur à deux) :
«Qui a bu vendredi dimanche confirme la règle»
«Qui a bu vendredi dimanche craint l’eau froide.»
Enfin, on peut aussi opérer une imbrication accompagnée de légères modifications syntaxiques :
«La nuit, tous les rois sont nus.»
«Il faut battre la campagne tant qu’elle est chaude.»
Je me suis amusé à inventer quelques nouvelles locutions et à leur trouver un (non)sens :
- «Tant va la cruche à l’eau qu’un tien tu auras» : à force de persévérance, on obtient ce qu’on a déjà.
- «Regarder la paille dans l’œil d’une vache espagnole» : l’envie est mauvaise conseillère et on marche dans la bouse.
- «Les chiens aboient, il ne faut pas vendre la peau de l’ours» : halte à la mercantilisation du rugby.
- «Une souris verte qui courait dans la confiture aux cochons» : sayya, mange proprement !
Et vous lecteur qui s'égare sur cette page, avez-vous des idées pour enrichir encore la langue française de ces sentences marquées du sceau de la sagesse des nations ?
17 septembre 2007
Poèmes fondus
Depuis ma tendre enfance, je suis un amoureux des richesses de la langue française, que je n’ai de cesse d’explorer. Depuis une vingtaine d’années, je me suis aussi entiché de ceux qui la font sortir de ses gonds, qui l’explosent, qui la renouvellent : surréalistes, ‘pataphysiciens, oulipiens…Artaud, Desnos, Vian, Queneau, Pérec, Le Tellier, Le Lionnais…
Jeux et contraintes linguistiques et sémantiques, explorations hardies, vous trouverez tout cela à foison dans les travaux de l’OUvroir de LIttérature POtentielle (OULIPO), créé en 1960 (1), et en particulier les « poèmes fondus » créés par Michelle Grangaud.
Définition :
« Le poème fondu consiste à tirer, d’un poème donné, un autre poème plus court, par exemple d’un sonnet, un haïku. On ne doit pas employer dans le haïku d’autres mots que ceux qui sont dans le sonnet, et on ne doit pas les employer plus souvent qu’ils ne le sont dans le sonnet.
On peut durcir la contrainte en fondant un quatrain en haïku :
« Tant de forêts flottent,
l’arbre court, les bois s’en vont
ensemble dans l’arbre. »
est ainsi la fusion du quatrain de Victor Hugo tiré des Feuillets d’automne :
« Elle court aux forêts où dans l’ombre indécise
Flottent tant de rayons, de murmures, de voix,
Trouve la rêverie au premier arbre assise,
Et toutes deux s’en vont ensemble dans les bois ! »
- Nota : La ponctuation et l’ordre des mots du texte-souche sont totalement négligés. En revanche, les mots doivent être respectés à l’accent près : on s’interdira d’employer ou pour où, etc. »
Rappelons que notre ami Wikipedia définit ainsi le haïku : « poème extrêmement bref visant à dire l'évanescence des choses. »
Petit amusement : livrez-vous à l’exercice, avec des poèmes connus, pour en tirer des haïkus absurdes.
Deux exemples :
« Le ventre lubrique d'exhalaisons,
une femme brûlante en l'air
ouvrait les poisons »
est tiré d’un quatrain de Baudelaire (in « Une charogne ») :
« Le ventre en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons. »
--
« Je vis trop molle et trop dure,
j'ai chaud de joie :
j'ai grands ennuis et me noie. »
est tiré d’un extrait d’un sonnet de Louise Labé :
« Je vis, je meurs; je me brûle et me noie.
J'ai chaud extrême en endurant froidure:
La vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grands ennuis entremêlés de joie. »
A vos plumes !
--
(1) deux sites indispensables : http://www.oulipo.net/ et http://www.fatrazie.com/
22 août 2007
Défense de l'infini
De Louis Aragon, on retient, au choix selon son humeur et sa sensibilité :
- le poète dont les textes ont été popularisés par Ferré, Ferrat, Montand,…
- l’amoureux éperdu d’Elsa Triolet et ce poème merveilleux, « Les yeux d’Elsa » (1)
- l’auteur de poèmes hagiographiques et répugnants sur Staline
- le dictateur, avec Elsa, des lettres françaises pendant plus de 20 ans
- l’homme brisé, après la mort d’Elsa, qui se lança dans une bringue sans fin et des dépenses somptuaires (2)
- etc, etc,…
J’ai pour ma part une tendresse particulière pour le Louis Aragon de ses débuts, le Dada puis le surréaliste. Et un amour profond pour le recueil «La défense de l’infini» et les textes qui peuvent se rattacher, par filiation ou cousinage, à ce projet fou, dans sa conception et son destin.
Aragon a commencé en 1923 une œuvre conséquente, qui devait être publiée en 6 volumes à la NRF. Il en brûle la plus grande partie à Madrid à la fin de 1927. Il n’évoquera jamais directement «La défense de l’infini», commençant seulement en 1964 à distiller quelques allusions obscures. La reconstitution et la mise en forme de ce qui reste constituent (encore aujourd’hui puisque paraissent régulièrement de nouvelles éditions «renouvelées et augmentées») une véritable chasse au trésor.
Citons le principal inventeur (au sens originel du mot) : Edouard Ruiz et sa toute première édition de 1986. Une bonne partie des fragments retrouvés a été sauvée deux fois par celle qui accompagnait Aragon à Madrid, Nancy Cunard : en les retirant du feu en 1927, en les cachant lors du pillage de sa propriété pendant la Seconde guerre mondiale.
Pourquoi Aragon commet-il cet acte destructeur ? D’abord sa vie sentimentale est tellement compliquée qu’elle l’amène au bord de la folie : Elsa n’entrera en scène qu’un peu après… De plus le Groupe surréaliste, sous l’impulsion de la mégalomanie et la jalousie de Breton, condamne les «activités littéraires individuelles désordonnées» (sic) : lors d’une réunion du 23 novembre 1926, Aragon se fait attaquer pour le projet de «La défense de l’infini», Artaud est exclu, Soupault le sera quatre jours plus tard. Excusez du peu…
Si le texte le plus connu de ces fragments préservés est «Le Con d’Irène», ce n’est pas – pour ma part – mon préféré. «Les gens des cuisines se sont regardés» (3), «J’ai perdu le compte des années», «L’amour est un lieu où se résume une vie», «Ainsi, tout possédé de l’idée de l’amour», «Moi l’abeille j’étais chevelure» ou «Entrée des succubes» sont des textes plus puissants, plus charnus.
Et puis, et puis… il y a un texte, qui n’est pas lié directement au projet d’origine mais à une commande de 1929, texte publié toutefois par Edouard Ruiz en complément de son édition de 1986 : «Les Aventures de Jean-Foutre La Bite». Et c’est précisément de ce texte que je souhaite parler un peu.
Le héros, Jean-Foutre, clerc de notaire, est «une énorme bite, atteignant en hauteur la taille d’un homme moyen (…) une fort belle bite, non seulement par ses dimensions majestueuses, son maintien très viril et l’aisance de ses mouvements, mais également par un grand air de jeunesse et d’innocence qui lui valait certainement auprès des femmes un succès dont elle commençait à prendre conscience. Une expression rêveuse, le méat toujours légèrement ouvert, ajoutait encore à son charme juvénile.»
Jean-Foutre est secrètement amoureux de la Comtesse de la Motte, espionne du Pape, décrite ainsi : «Sous les plus beaux yeux verts du monde, en guise de nez et de bouche ce visage arborait un adorable con, dont le clitoris était joliment développé et dont les lèvres sans cesse humides semblaient inviter les passants.» Les mains de la Comtesse sont «des trous-du-cul, de ravissants trous-du-cul, minuscules, élastiques, une merveille d’orfèvrerie».
Pour ses activités coupables, la Comtesse est surveillée par l’Inspecteur Etron, «remarquable par la puanteur formidable qu’il exhalait, et surtout, malgré le feutre prudemment rabattu sur ses yeux qui étaient deux mouches bleues, par la forme et la consistance de toute sa personne qui n’était qu’une gigantesque merde ambulante, avec des glaires blanches de dysenterie en guise de col dur.»
Tous les soirs, l’Inspecteur fait l’apéro à 19h30 précises avec Monsieur Pisse («un homme un peu jaune mais très coulant»), Monsieur Thomas dit l’Avarie (un chancre du filet), Burette (un splendide testicule) et l’Abbé X (pas de particularité physique, à part la taille et la souplesse se son sexe, qui peut prendre la forme de la danseuse Pavlova dans «La mort du Cygne». Signalons que l’abbé, pas par homosexualité mais par amour de l’ordre établi, se masturbe lorsque l’Inspecteur Etron pérore).
L’humour est féroce, violemment anticlérical et anti-flics (4). Un passage savoureux décrit les bruits que les femmes émettent lorsqu’elles sont aux toilettes. De nombreux couples improbables se forment : une flaque d’urine avec une selle de jockey, une épingle de sûreté avec un os à moelle, une couronne mortuaire avec une tête-de-loup, une jambe avec un vol-au-vent… Mais pour Aragon, la vraie anomalie génétique se trouve chez les «mioches hurleurs et hideux» à qui il conseille : «Ouvrez de vos petites menottes le pantalon de votre père, la combinaison fermée de votre mère, et regardez le pénis, et regardez la vulve qui par un jeu surprenant et stupide se sont conjoints pour vous produire, et rien ne vous sera plus incompréhensible dans votre propre hideur !»
«Les Aventures de Jean-Foutre La Bite» s’achèvent abruptement, et pas à cause de la perte du texte : Aragon a certainement voulu que la fin n’ait ni queue ni tête…
(1) «Tes yeux sont si profonds que m’y penchant pour boire
J’ai vu tous les soleils y venir se mirer
S’y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire»
(2) Anecdote intéressante : nombre des tableaux de Picasso qui se
trouvent au siège du PCF sont des toiles qu’amenait Aragon à Georges
Marchais, chaque fois qu’il venait négocier un apurement de ses dettes
par le « Parti »…
(3) Faute de savoir ce qu’aurait été la mise en forme définitive, nombre des textes sont désignés par leur incipit
(4) Aragon n’a jamais supporté d’être le fils naturel d’un préfet de police de Paris



