« Dans un ensemble lointain de dimensions récupérées à la casse, dans un plan astral nullement conçu pour planer, les tourbillons de brumes stellaires frémissent et s'écartent...

Voyez...

La tortue la Grande A'Tuin apparaît, elle fend d'une brasse paresseuse l'abîme interstellaire, ses membres pesants recouverts d'un givre d'hydrogène, son antique et immense carapace criblée de cratères météoriques. De ses yeux vastes comme des océans, encroûtés de chassie et de poussière d'astéroïdes, Elle fixe le But Ultime.

Dans son cerveau plus grand qu'une ville, avec une lenteur géologique, Elle ne songe qu'au Fardeau.

Une bonne partie du fardeau est évidemment due à Bérilia, Tubul, Ti-Phon l'Immense et Jérakine, les quatre éléphants géants dont les larges épaules bronzées par les étoiles soutiennent le disque du Monde que la longue cataracte enguirlande sur son vaste pourtour et que surplombe le dôme bleu layette des Cieux.

L'astropsychologie n'est toujours pas parvenue à établir à quoi ils pensent. »
(1)

Le Disque-Monde est un monde rond et plat qui repose sur le dos de quatre éléphants géants, eux-mêmes placés sur le dos d'une tortue interstellaire, A'Tuin. Et c’est dans ce monde que Terry Pratchett a situé ses Annales du Disque-Monde. (2)

Il y a trois raisons principales pour lire ces Annales (3) :

- sur le Disque-Monde, la magie n’est pas qu’une idée : elle existe vraiment et influe sur le monde de façon irréversible, à tel point que les Mages (ou Maje pour l’un d’entre eux) se débrouillent pour l’utiliser le moins souvent possible, et que les sorcières la rejettent au profit de la têtologie ;

- le Disque-Monde est parcouru par le fluide vital du narrativium, dont l’effet est de rendre réel et tangible ce qu’on énonce : une gouvernante racontant aux enfants à sa charge une histoire de croquemitaine pour les endormir devra aller le déloger de sous le lit avec un balai, ou lui couvrir la tête d’une couverture (4);

- surtout, surtout, cette épopée tentaculaire d’heroic fantasy burlesque distille, telle une petite musique insistante qui s’insinue dans le cortex cérébral, un message de tolérance, d’indépendance, d’ouverture et de curiosité, un message qui promeut le libre arbitre avant tout. On peut donc classer Pratchett parmi les meilleurs humanistes, et pas seulement parce que ses ouvrages sont truffés de dénonciations de ces leurres que sont la religion et la monarchie (ce qui n’empêche pas qu’il a été nommé Officier de l’Ordre de l’Empire britannique en 1998 et anobli en 2009) ou parce qu’il a découvert tout seul le meilleur remède pour ralentir les effets d’une maladie d’Alzheimer précoce dont il souffre depuis 2008.

Alors, comment aborder cette œuvre monumentale ?

Peut-être déjà en visionnant une adaptation télé-filmée d’un des ouvrages. Le Père Porcher existe en VF, La Huitième Couleur (The Colour of Magic) et Timbré (Going Postal) en VO (5), Trois Soeurcières devrait être adapté par Terry Gilliam (6) et une série télé devrait voir le jour, avec l’aide entre autres de Terry Jones.

Si on passe ensuite au stade de la lecture, une nouvelle question se pose : faut-il lire les Annales dans l’ordre de parution ? Cela se discute : chaque ouvrage a son unité propre, mais au fil du temps, cinq « familles » ont émergé – que je détaille plus bas – et suivre chronologiquement leur évolution permet de ne pas louper des clins d’œil ou des références inévitables, et que Pratchett n’a pas cherché à éviter, d’ailleurs. Mais il faut être clair : lire les trente-trois tomes dans l’ordre demande un gros investissement, en temps et en argent...

Les cinq « familles » (7) évoquées sont les suivantes :

- Les Mages : l’Université de l’Invisible (d’où la balise [UI]) abrite les Mages, dont les objectifs affichés sont de bâfrer, faire la sieste, se chamailler, ne pas donner de cours à leurs étudiants et surtout n’utiliser la magie qu’en extrême recours. Les personnages les plus marquants sont Rincevent, un mage raté et lâche qui sait crier « Au secours » dans un nombre invraisemblable de langues, et le Bibliothécaire, transformé en orang-outang par un sortilège malheureux et qui ne souhaite surtout pas revenir à sa condition initiale. Si je ne devais retenir qu’un livre de la série, ce serait Sourcellerie, pour sa tension, son suspense et pour l’héroïsme final de Rincevent, car il n’a plus aucune opportunité de fuir.

- Les Sorcières : les sorcières vont obligatoirement par trois ; une jeune fille, une mère et une vieille bique. Le rôle de la jeune fille est joué dans les Annales d’abord par Magrat Goussedail (elle devait s’appeler Margaret, mais une malencontreuse faute d’orthographe s’est produite. Pour sa fille, les précautions ont été prises, puisqu’elle s’appelle Esméralda Margaret Attention Orthographe) puis par Agnès Créttine ; celui de la mère revient à la prolifique et épicurienne Gytha «Nounou» Ogg et la vieille bique est incarnée par Esméralda « Mémé » Ciredutemps, dont un seul regard dardé par ses yeux bleus acier vous donne envie de fuir le plus loin possible et qui incarne la mauvaise foi. Je conseillerais volontiers Nobliaux et Sorcières, qui montre enfin les elfes sous leur vrai jour : « Les elfes sont si beaux, si gueulamour. Les elfes sont cruels. Ils prennent tout. Et ils offrent la peur en échange. »

- La Mort et ses compagnons : La Mort est masculin ET S’EXPRIME EN MAJUSCULES EXCLUSIVEMENT. Chargé depuis une éternité d’accompagner les humains au royaume des morts, il en est devenu à la fois curieux de leurs mœurs et habitudes sans pouvoir les comprendre, et neurasthénique. Il disparaît fréquemment, saisi d’un coup de blues, et ce sont ses compagnons (sa fille Ysabell, son gendre Mortimer, sa petite-fille Suzanne, son serviteur Albert, ainsi que la Mort aux Rats et un corbeau, qui doivent se coltiner les problèmes qui surviennent). Procrastination fait se croiser cet univers avec celui des Moines de l’Histoire, des petits hommes sans âge munis d’un balai.

- Le Guet : réduit à l’origine à quatre agents méprisés par tous, cette force de police devient au fil des ouvrages une force d’élite avec son unité de police scientifique et une cellule de surveillance aérienne (un gnome chevauchant une buse), aux effectifs pléthoriques et représentatifs des diversités (des nains, des trolls, un golem, une louve-garou, une vampire, un gnome, un zombie ancien révolutionnaire mort sur une barricade, un Igor, des humains dont un porte en permanence sur lui un certificat qui l’atteste,...) Le Guet est dirigé par Samuel Vimaire, à l’origine un capitaine alcoolique, qui devient l’homme le plus riche de la ville et est élevé au rang de Duc d’Ankh-Morpork (8). Ronde de nuit est le plus abouti et le plus profond des ouvrages de la série, et il explique en outre pourquoi on peut adjoindre à la « famille » du Guet deux personnages omniprésents dans les Annales : le Patricien Vétérini qui dirige la ville et le marchand ambulant Planteur. (9)

- Moite von Lipwig : apparu depuis peu dans l’univers du Disque-Monde, cet escroc notoire a utilisé ses compétences pour être successivement ministre des Postes et directeur de la Monnaie ; il devrait a priori être prochainement nommé directeur général des impôts. Timbré décrit avec acuité les effets du capitalisme prédateur. (10)

Certains ouvrages sont indépendants et ne se rattachent à aucune « lignée » (ils ont donc l’avantage de pouvoir être lus sans antécédent) : Le Régiment Monstrueux constitue, sans paraître y toucher, un plaidoyer sur l’égalité hommes/femmes.

Mais sachez-le, cet article n’effleure qu’une partie infime de l’univers du Disque-Monde...(11)
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(1) Extrait de La Huitième Couleur.
(2) Trente-trois tomes parus à ce jour (le prochain sort en anglais en octobre prochain), plus quatre hors-série (trois traduits en français), six nouvelles parues dans divers recueils collectifs, un vade-mecum, une BD, des cartes, un livre à lire chaque jour aux bambins à 18h précises, un recueil de recettes de cuisine aphrodisiaques, un jeu vidéo.... Cinq romans pour jeune public situés sur le Disque-Monde ont également été publiés.
(3) Ceci n’est pas une note de bas de page, ni une tarte à la crème à l’ananas, mais des traces de noix ou de fruits à coque peuvent être décelées. Les notes de bas de page de Pratchett, par contre, sont légendaires et constituent à elles seules une œuvre parallèle.
(4) Cette particularité croise les réflexions scientifiques très sérieuses de Ian Stewart et Jack Cohen, qui ont co-écrit avec Pratchett La Science du Disque-Monde : l’homme se distinguerait du si... oups ! des autres anthropoïdes, non pas par la génétique (98 % de chromosomes en commun), mais par sa capacité narrative qui aurait structuré son cerveau et permis la civilisation. La Science du Disque-Monde, c’est bon, mangez-en !
(5) Téléchargement légal, bien sûr.
(6) Gilliam possède également les droits d’adaptation cinématographique de De bons présages, savoureuse parodie de Damien : la Malédiction, que Pratchett a co-écrite avec Neil Gaiman.
(7) Chacune mériterait une présentation détaillée.
(8) Alors qu’il n’y a plus de roi à Ankh-Morpork depuis longtemps pour élever quelqu’un à cette charge, le dernier souverain ayant été décapité par un ancêtre de Vimaire. Une rumeur circule, comme quoi un nain d’1m 98 et agent du Guet serait l’héritier légitime du trône, mais les rumeurs sont séditieuses.
(9) Le livre incite également à porter chaque 25 mai, outre une serviette sur la tête, du lilas à la boutonnière.
(10) Pléonasme.
(11) Quelques liens utiles :
http://www.terrypratchett.co.uk (en anglais)
http://disquemonde.free.fr
http://www.vademecum-dm.com