Remue Méninge

06 juin 2011

2011, c'est l'année Vialatte

Être né dans le Bourbonnais présente peu d'avantages (1) : la plupart des gens ne savent pas où ça se trouve et quand vous leur expliquez ils reconnaissent être passés dans le coin une fois sans s'arrêter ni faire attention au paysage ; les curiosités touristiques se résument à des chênes millénaires et à une variété de cornemuse ; toute activité industrielle a définitivement disparu...

Mais le Bourbonnais a le privilège de se trouver dans la zone de diffusion du quotidien régional La Montagne (2)

« Et alors ? » diront ceux qui ont eu l’occasion récemment de feuilleter cette feuille de chou au contenu soporifique.

Et bien, quand j’avais onze ans, mon père me voyant plongé dans un roman volumineux, m’apostropha ainsi en me tendant un recueil moins conséquent : « Lis plutôt ça, si tu veux quelque chose de bien écrit ! » Ce n’était pas flatteur pour le style de Zola, mais je n’ai jamais regretté de reposer Germinal pour découvrir un échantillon des chroniques d’Alexandre Vialatte dans le dit journal, chroniques qui en ce temps-là, six ans après sa mort, ne connaissaient guère de diffusion en-dehors de la région...

Pour Alexandre Vialatte, « une chronique, il faudrait la faire pousser comme une herbe dans les fentes d’un mur, dans les pierres de l’emploi du temps. » Il se lança dans cet exercice en 1922, et ne cessa de le pratiquer jusqu’à sa disparition en 1971.

A partir de 1952, il réserva quasi-exclusivement ses productions hebdomadaires à La Montagne. Résidant alors à Paris, il allait porter chaque dimanche soir son texte gare de Lyon, afin qu’il soit acheminé par le train postal de nuit.

Ses chroniques, à la fois poétiques et absurdes, écrites avec une rigueur absolue dans l’expression et dans un style délicieusement suranné, se finissaient invariablement par la phrase : « Et c’est ainsi qu’Allah est grand ». Chaque texte était précédé d’un incipit qui détaillait les différents points abordés, dans une introduction aussi savoureuse que loufoque, telle celle-ci par exemple :

Mystère de la queue de rat – Percement du même – Concombres qui marchent – Mystère de la queue de lion – Poisson qui monte aux arbres – Vente des taille- crayon – Clientèle espagnole – Adhérez au Soleil inca – Langue bilingue – Bannière arc-en-ciel – Manque de cadres – Idoles ventriloques – Grand appétit des dieux à trompe – Grandeur consécutive d’Allah.

Quand l’été revient, le soir tard, lorsque la nuit et la chaleur sont tombées, s’installer sur sa terrasse pour savourer quatre ou cinq chroniques de Vialatte est aussi grisant que siroter un vieil Armagnac en inhalant la fumée d’un cigare. L’esprit se met à pétiller, en même temps qu’une quiétude rigolarde vous envahit.(4)

Comme c’est la période, voici une petite illustration extraite de la chronique de la fête des mères :

« Le phénomène de la maternité, si scientifique qu’il soit devenu grâce aux immenses progrès de la sexologie, remonte à la plus haute Antiquité. Les mères datent de la nuit des temps. Elles ont même précédé la civilisation. Leur importance ne saurait être exagérée. Des briques chaldéennes en font mention, des papyrus égyptiens nous en parlent. Que seraient devenus les hommes s’ils n’avaient pas eu de mères ? L’humanité se composerait d’orphelins.

Recueillis par l’Assistance publique, ils se promèneraient par deux, le jeudi, en longues files, sur des routes mouillées, sous la surveillance tatillonne d’une vieille sœur un peu moustachue. Avec interdiction de fumer. Honteux de leur barbe, de leur ventre, de leurs cinquante ans, de leur calvitie. Coiffés d’un béret basque et vêtus d’une capote de couleur bleu marine, avec des boutons d’or. »


Mais son œuvre ne se limite pas aux chroniques : auteur de romans, il fut également l’un des premiers traducteurs de Kafka en français. Germanophile, il résida en Allemagne de 1922 à 1928, décrivant dans ses écrits la montée du nationalisme, qui mènera au nazisme, avec une clairvoyance rare.

Toutes les facettes de ce grand monsieur, que Desproges considérait comme son maître, peuvent être découvertes et explorées durant l’année Vialatte. Pour les quarante ans de la mort de l’auteur, La Montagne organise pendant tout 2011 des événements en son honneur, a créé un prix littéraire, publie une sélection de chroniques dans ses éditions,...

Pour connaitre les détails de l’année Vialatte, un site spécial a été créé, n’hésitez pas à vous perdre dans ses méandres, au hasard d’une page vous découvrirez que « l’homme est un animal à chapeau mou qui attend l’autobus 27 au coin de la rue de la Glacière », ou toute autre sentence fulgurante.

Car c’est ainsi que Vialatte est grand.


----

(1) même si le G.E.R.B.(Groupement Extrémiste Révolutionnaire Bourbonnais) s'évertue à prouver le contraire.
(2) non, n'insistez pas, je ne prononcerai jamais de ma vie, même sous la torture, le nom de la région à laquelle le Bourbonnais a été indûment rattaché !
(3) résumant la chronique de la queue de rat et même des dieux Peaux-Rouges.
(4) la collection « Bouquins » a eu l’heureuse idée de regrouper toutes les chroniques de La Montagne en deux tomes.

Posté par mezcal à 08:32 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]


02 juin 2011

Les Annales du Disque-Monde

« Dans un ensemble lointain de dimensions récupérées à la casse, dans un plan astral nullement conçu pour planer, les tourbillons de brumes stellaires frémissent et s'écartent...

Voyez...

La tortue la Grande A'Tuin apparaît, elle fend d'une brasse paresseuse l'abîme interstellaire, ses membres pesants recouverts d'un givre d'hydrogène, son antique et immense carapace criblée de cratères météoriques. De ses yeux vastes comme des océans, encroûtés de chassie et de poussière d'astéroïdes, Elle fixe le But Ultime.

Dans son cerveau plus grand qu'une ville, avec une lenteur géologique, Elle ne songe qu'au Fardeau.

Une bonne partie du fardeau est évidemment due à Bérilia, Tubul, Ti-Phon l'Immense et Jérakine, les quatre éléphants géants dont les larges épaules bronzées par les étoiles soutiennent le disque du Monde que la longue cataracte enguirlande sur son vaste pourtour et que surplombe le dôme bleu layette des Cieux.

L'astropsychologie n'est toujours pas parvenue à établir à quoi ils pensent. »
(1)

Le Disque-Monde est un monde rond et plat qui repose sur le dos de quatre éléphants géants, eux-mêmes placés sur le dos d'une tortue interstellaire, A'Tuin. Et c’est dans ce monde que Terry Pratchett a situé ses Annales du Disque-Monde. (2)

Il y a trois raisons principales pour lire ces Annales (3) :

- sur le Disque-Monde, la magie n’est pas qu’une idée : elle existe vraiment et influe sur le monde de façon irréversible, à tel point que les Mages (ou Maje pour l’un d’entre eux) se débrouillent pour l’utiliser le moins souvent possible, et que les sorcières la rejettent au profit de la têtologie ;

- le Disque-Monde est parcouru par le fluide vital du narrativium, dont l’effet est de rendre réel et tangible ce qu’on énonce : une gouvernante racontant aux enfants à sa charge une histoire de croquemitaine pour les endormir devra aller le déloger de sous le lit avec un balai, ou lui couvrir la tête d’une couverture (4);

- surtout, surtout, cette épopée tentaculaire d’heroic fantasy burlesque distille, telle une petite musique insistante qui s’insinue dans le cortex cérébral, un message de tolérance, d’indépendance, d’ouverture et de curiosité, un message qui promeut le libre arbitre avant tout. On peut donc classer Pratchett parmi les meilleurs humanistes, et pas seulement parce que ses ouvrages sont truffés de dénonciations de ces leurres que sont la religion et la monarchie (ce qui n’empêche pas qu’il a été nommé Officier de l’Ordre de l’Empire britannique en 1998 et anobli en 2009) ou parce qu’il a découvert tout seul le meilleur remède pour ralentir les effets d’une maladie d’Alzheimer précoce dont il souffre depuis 2008.

Alors, comment aborder cette œuvre monumentale ?

Peut-être déjà en visionnant une adaptation télé-filmée d’un des ouvrages. Le Père Porcher existe en VF, La Huitième Couleur (The Colour of Magic) et Timbré (Going Postal) en VO (5), Trois Soeurcières devrait être adapté par Terry Gilliam (6) et une série télé devrait voir le jour, avec l’aide entre autres de Terry Jones.

Si on passe ensuite au stade de la lecture, une nouvelle question se pose : faut-il lire les Annales dans l’ordre de parution ? Cela se discute : chaque ouvrage a son unité propre, mais au fil du temps, cinq « familles » ont émergé – que je détaille plus bas – et suivre chronologiquement leur évolution permet de ne pas louper des clins d’œil ou des références inévitables, et que Pratchett n’a pas cherché à éviter, d’ailleurs. Mais il faut être clair : lire les trente-trois tomes dans l’ordre demande un gros investissement, en temps et en argent...

Les cinq « familles » (7) évoquées sont les suivantes :

- Les Mages : l’Université de l’Invisible (d’où la balise [UI]) abrite les Mages, dont les objectifs affichés sont de bâfrer, faire la sieste, se chamailler, ne pas donner de cours à leurs étudiants et surtout n’utiliser la magie qu’en extrême recours. Les personnages les plus marquants sont Rincevent, un mage raté et lâche qui sait crier « Au secours » dans un nombre invraisemblable de langues, et le Bibliothécaire, transformé en orang-outang par un sortilège malheureux et qui ne souhaite surtout pas revenir à sa condition initiale. Si je ne devais retenir qu’un livre de la série, ce serait Sourcellerie, pour sa tension, son suspense et pour l’héroïsme final de Rincevent, car il n’a plus aucune opportunité de fuir.

- Les Sorcières : les sorcières vont obligatoirement par trois ; une jeune fille, une mère et une vieille bique. Le rôle de la jeune fille est joué dans les Annales d’abord par Magrat Goussedail (elle devait s’appeler Margaret, mais une malencontreuse faute d’orthographe s’est produite. Pour sa fille, les précautions ont été prises, puisqu’elle s’appelle Esméralda Margaret Attention Orthographe) puis par Agnès Créttine ; celui de la mère revient à la prolifique et épicurienne Gytha «Nounou» Ogg et la vieille bique est incarnée par Esméralda « Mémé » Ciredutemps, dont un seul regard dardé par ses yeux bleus acier vous donne envie de fuir le plus loin possible et qui incarne la mauvaise foi. Je conseillerais volontiers Nobliaux et Sorcières, qui montre enfin les elfes sous leur vrai jour : « Les elfes sont si beaux, si gueulamour. Les elfes sont cruels. Ils prennent tout. Et ils offrent la peur en échange. »

- La Mort et ses compagnons : La Mort est masculin ET S’EXPRIME EN MAJUSCULES EXCLUSIVEMENT. Chargé depuis une éternité d’accompagner les humains au royaume des morts, il en est devenu à la fois curieux de leurs mœurs et habitudes sans pouvoir les comprendre, et neurasthénique. Il disparaît fréquemment, saisi d’un coup de blues, et ce sont ses compagnons (sa fille Ysabell, son gendre Mortimer, sa petite-fille Suzanne, son serviteur Albert, ainsi que la Mort aux Rats et un corbeau, qui doivent se coltiner les problèmes qui surviennent). Procrastination fait se croiser cet univers avec celui des Moines de l’Histoire, des petits hommes sans âge munis d’un balai.

- Le Guet : réduit à l’origine à quatre agents méprisés par tous, cette force de police devient au fil des ouvrages une force d’élite avec son unité de police scientifique et une cellule de surveillance aérienne (un gnome chevauchant une buse), aux effectifs pléthoriques et représentatifs des diversités (des nains, des trolls, un golem, une louve-garou, une vampire, un gnome, un zombie ancien révolutionnaire mort sur une barricade, un Igor, des humains dont un porte en permanence sur lui un certificat qui l’atteste,...) Le Guet est dirigé par Samuel Vimaire, à l’origine un capitaine alcoolique, qui devient l’homme le plus riche de la ville et est élevé au rang de Duc d’Ankh-Morpork (8). Ronde de nuit est le plus abouti et le plus profond des ouvrages de la série, et il explique en outre pourquoi on peut adjoindre à la « famille » du Guet deux personnages omniprésents dans les Annales : le Patricien Vétérini qui dirige la ville et le marchand ambulant Planteur. (9)

- Moite von Lipwig : apparu depuis peu dans l’univers du Disque-Monde, cet escroc notoire a utilisé ses compétences pour être successivement ministre des Postes et directeur de la Monnaie ; il devrait a priori être prochainement nommé directeur général des impôts. Timbré décrit avec acuité les effets du capitalisme prédateur. (10)

Certains ouvrages sont indépendants et ne se rattachent à aucune « lignée » (ils ont donc l’avantage de pouvoir être lus sans antécédent) : Le Régiment Monstrueux constitue, sans paraître y toucher, un plaidoyer sur l’égalité hommes/femmes.

Mais sachez-le, cet article n’effleure qu’une partie infime de l’univers du Disque-Monde...(11)
---
(1) Extrait de La Huitième Couleur.
(2) Trente-trois tomes parus à ce jour (le prochain sort en anglais en octobre prochain), plus quatre hors-série (trois traduits en français), six nouvelles parues dans divers recueils collectifs, un vade-mecum, une BD, des cartes, un livre à lire chaque jour aux bambins à 18h précises, un recueil de recettes de cuisine aphrodisiaques, un jeu vidéo.... Cinq romans pour jeune public situés sur le Disque-Monde ont également été publiés.
(3) Ceci n’est pas une note de bas de page, ni une tarte à la crème à l’ananas, mais des traces de noix ou de fruits à coque peuvent être décelées. Les notes de bas de page de Pratchett, par contre, sont légendaires et constituent à elles seules une œuvre parallèle.
(4) Cette particularité croise les réflexions scientifiques très sérieuses de Ian Stewart et Jack Cohen, qui ont co-écrit avec Pratchett La Science du Disque-Monde : l’homme se distinguerait du si... oups ! des autres anthropoïdes, non pas par la génétique (98 % de chromosomes en commun), mais par sa capacité narrative qui aurait structuré son cerveau et permis la civilisation. La Science du Disque-Monde, c’est bon, mangez-en !
(5) Téléchargement légal, bien sûr.
(6) Gilliam possède également les droits d’adaptation cinématographique de De bons présages, savoureuse parodie de Damien : la Malédiction, que Pratchett a co-écrite avec Neil Gaiman.
(7) Chacune mériterait une présentation détaillée.
(8) Alors qu’il n’y a plus de roi à Ankh-Morpork depuis longtemps pour élever quelqu’un à cette charge, le dernier souverain ayant été décapité par un ancêtre de Vimaire. Une rumeur circule, comme quoi un nain d’1m 98 et agent du Guet serait l’héritier légitime du trône, mais les rumeurs sont séditieuses.
(9) Le livre incite également à porter chaque 25 mai, outre une serviette sur la tête, du lilas à la boutonnière.
(10) Pléonasme.
(11) Quelques liens utiles :
http://www.terrypratchett.co.uk (en anglais)
http://disquemonde.free.fr
http://www.vademecum-dm.com

Posté par mezcal à 20:30 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
03 décembre 2010

Ça calme

Il y a des expressions qui font tellement partie de la vie courante qu'on ne se demande pas quelle peut être leur origine.


"Ça calme" en est une.

Je ne prétendrai pas avoir fait des recherches suffisamment exhaustives pour livrer ici une explication irréfutable de la genèse de cette locution, mais permettez-moi d'avancer une hypothèse très plausible.

2001 : pour la première fois, une rockeuse bizarroïde vient se produire devant un public australien, dans le cadre du "Big Day Out Festival". Le public, comme on peut le constater sur la vidéo ci-dessous, est bien pourvu en solides Aussies rougis au soleil et certainement hydratés à la bière autochtone. (1)

Vêtue d'une robe rouge plus que sexy, armée de sa seule guitare, de sa voix tour à tour rauque et enfantine, elle propose le pur fantasme masculin tout en balançant aux mâles rustiques de l'assistance un message plus inquiétant :

"Tie yourself to me
No one else knows
You're not rid of me
No, you're not rid of me (...)

Lick my legs, I'm on fire,
Lick my legs, I'm desire

I'll tie your legs
Keep you against my chest
Oh, you're not rid of me
Yeah, you're not rid of me
I'll make you lick my injuries
I'm gonna twist your head I say

Til you say
Don't you wish you
Never, never met her
Don't you, don't you wish you
Never, never met her..."
(2)

Et la réaction du public à la fin du morceau est unanime : "Ça calme"...


Rid Of Me de PJ Harvey (Live à Sidney 2001)



--
(1) qui, d'après les philosophes de l'Université de Woolloomooloo (New South Wales), ne se rapproche pas de la pisse, contrairement  à la bibine américaine.

(2) Traduction à peu près :
"Attache-toi à moi
Personne d'autre, non
Non, tu n'es pas débarrassé de moi (...)

Lèche mes jambes, je suis en feu
Lèche mes jambes qui te désirent

J'attacherai tes jambes
Te garderai contre ma poitrine
Oh tu n'es pas débarrassé de moi
Non, tu n'es pas débarrassé de moi
Je te ferai lécher mes blessures
Je t'arracherai la tête, vois-tu

Jusqu'à ce que tu dises que tu rêves de ne jamais m'avoir rencontrée
Que tu rêves de ne jamais m'avoir rencontrée..."

Posté par mezcal à 19:41 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
18 novembre 2010

Moïse vs Copperfield

Ce texte comme celui-çi dessous de mezcal sont des exercices imposés dans une thématique "la folle histoire du monde" hommage à Mel Brooks.

(tiens ça faisait longtemps que je n'avais pas écrit pour ce blog)

--

Il fut un temps lointain où deux magiciens s’affrontèrent pour diriger le monde. De cette lutte naîtra une période de trouble et d’obscurantisme qui dura, dura, dura jusqu’à aujourd’hui.

Les deux hommes avaient été formés par les meilleurs magiciens du royaume, chacun dans une école différente l’une prônant la croyance en la pensée et l’autre la maîtrise de l’illusion.
Le destin de notre monde se trouva changé par cette lutte entre la raison et le rêve.

Moïse était un adepte de la pensée idiote, privilégiant la croyance en une force supérieure qu’il suffisait d’invoquer pour qu’elle exécute alors des tours de magie. Évidemment Moise s’attribuait le mérite du miracle.

Il était très peu doué pour la magie, mais il avait compris qu’elle pouvait lui servir pour plier le monde à sa folie.
Il aimait épater ses congénères et était avide de pouvoir. Son fort pouvoir de persuasion lui permit entre autres de faire croire qu’une divinité lui avait remis des tablettes où étaient inscrites 10 lois qui régiraient le monde à jamais.

http://www.youtube.com/watch?v=BZtvV-kARgk

Quelle impertinence de croire qu’il pouvait exister des lois qui ne seraient pas démodées au bout de quelques décennies et dont les commandements dirigeraient le monde. Et pourtant Moïse avait raison de croire en la stupidité de l’espèce humaine et en la facilité de la diriger.
Il devint aux yeux de tous un grand magicien qui dialoguait avec les dieux.

Copperfield quant à lui était un rêveur prétentieux mais inoffensif. Il voulait charmer par ses tours les filles.
La magie lui permit de séduire de nombreuses conquêtes dont la célèbre Claudia Chiffon qui lui ouvrit les portes de la célébrité et dont leurs mœurs tumultueuses défrayaient régulièrement la presse à scandale.

http://www.youtube.com/watch?v=C53icjz1_Tk&feature=related

Cette notoriété le poussa à révolutionner la magie en métamorphosant un classique du genre. Oui, il fut le premier à utiliser une oie à la place du lapin pour les disparitions/réapparitions.

http://www.youtube.com/watch?v=CnO7c8mRRng

C’était du jamais vu et sa réputation de grand magicien malgré une petite baguette ne fut plus remise en cause.

Jusqu’au jour où Moïse inquiet de la place que commençait à prendre Copperfield décida de le mettre au défi afin de montrer à tous que son rival était bien inférieur à lui. Les deux hommes devaient réaliser un tour au gigantisme jamais vu en plein air loin des salles et cabaret où ils avaient l’habitude de se produire. Le public était au rendez-vous enthousiaste et prêt à suivre son champion au bout de l’univers.

Moïse dont le talent était moindre choisit d’ouvrir la Mer Rouge. Bien qu’aujourd’hui nous savons qu’il utilisa la tricherie comme le démontre cette vidéo d’époque pour réaliser son illusion sa notoriété n’est toujours pas remise en cause. Pourtant il y a bien des rebelles qui ont tenté de dévoiler au grand jour cette supercherie en clamant « nique ta mer », mais cela fut insuffisant.

http://www.dailymotion.com/video/x3wljs_mois-extrait-la-folle-histoire-du-m_fun

Copperfield fit des chutes du Niagara son théâtre d’évasion spectaculaire. On lui reprochera aujourd’hui de le pas avoir assez travaillé son numéro, son entraînement qui laissait à désirer fut mis sur le compte de ses folles nuits branchées en compagnie de sa charmante fiancée.

http://www.youtube.com/watch?v=sBP3onSIQKU&feature=related

Ce lieu à la symbolique forte rappelant le groupe du même nom qui chantait ce texte malheureusement prémonitoire ne suffit pas à remporter l’adhésion et le vote du public :

« Viens, contre moi, viens, tout contre moi.
Viens lécher le bout de mes doigts.
Viens sentir le goût de mes lèvres.
Viens plonger dans l'oubli et le rêve.

Parle-moi, parle-moi d'amour.
Je veux des baisers de velours
Et ta peau tout contre ma peau,
Tu me rends folle, c'est vraiment, vraiment trop.

Mais je dois m'en aller.
Je ne veux plus t'aimer.
Mais je dois m'en aller.
Il faut tout oublier. »

Sans surprise, Moïse gagna le grand prix de la Magie Académie et la gloire au-delà des frontières.
Des adeptes venaient de partout pour apprendre auprès de lui comment diffuser la pensée stupide et convertir l’humanité en la croyance d’une force supérieure.
Il est triste de constater aujourd’hui que les fidèles de Moïse sont toujours autant nombreux et puissant comme le sinistre Benoit XVI et qu’il n’existe que peu d’admirateurs connus de Copperfield à part peut-être le jeune Harry Potter mais ce dernier d’après la rumeur serait mort à la fin du dernier volume.

On ne peut que regretter et rêver à ce que le monde serait devenu si Copperfield avait gagné ce jour là, un monde de fête, de rêve ou lutins et créatures dénudées copuleraient dans les herbes folles au milieu des lucioles, où les hommes à petits zizis auraient des baguettes magiques pour augmenter la taille selon les désirs de leur partenaire.

Et peut-être qu’un jour le rêve sauvera le monde car le rêve peut soulever des montagnes ce qui est quand-même bien plus impressionnant que de diviser la mer en deux.

Posté par sayyadina à 08:28 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
12 novembre 2010

Spanish Inquisition : Mel Brooks vs Monty Python

Lorsque l’être humain s’ennuie profondément, par exemple le dimanche après-midi quand il n’y a pas d’ennemi dans le coin à massacrer, son esprit divague et il invente des trucs complètement inutiles : Secret Story, la retraite par capitalisation, le café lyophilisé...


Ou les dieux, ces amis imaginaires qui viennent vous parler dans votre tête pour vous inciter à sacrifier votre fils ou brouter les Anglais hors de France, entre autres projets sans intérêt.

Mais l’ennui avec les dieux, comme le dit Pratchett, c’est que si assez de fidèles se mettent à croire en eux, ils se mettent à exister. Et ils se ramassent vite fait la grosse tête, chacun exigeant d’être le seul à être universellement vénéré. D’où la propension séculaire des religieux de tout poil à vouloir exterminer les athées et les fidèles d’autres obédiences, ou bien les forcer à embrasser leur foi.

Si la folle histoire du monde réserve une place de choix à l’Inquisition espagnole, qui déploya avec une opiniâtreté sans défaut ses efforts pour ramener les hérétiques dans le droit chemin de 1480 à 1834, c’est pour ses leçons de management, fort profitables encore aujourd’hui aux militaires américains en Irak ou aux N+2 de France Télécom par exemple...

Car si les félons de toute sorte ont bien évolué depuis le Moyen-âge, il n’y a pas trente six solutions pour les ramener à la raison. En fait il y en a deux.

1) Torture mentale

Avant de vous précipiter sur le mécréant la bave aux lèvres et le fouet à la main pour leur lacérer les miches et leur faire subir les pires supplices, n’oubliez pas que chaque individu, même le plus endurci, a des peurs enfouies au plus profond de soi-même, qu’il suffit de savoir titiller pour qu’il rampe devant vous en suppliant de le convertir.

Et le monstre du placard, le pire cauchemar, c’est pour la majorité des gens la comédie musicale brevetée Las Vegas.

Vous ne me croyez pas ?

Ok, prenez une position confortable en face de votre PC, faites le vide dans votre esprit, respirez par le ventre...

>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=

>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=

>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=

Prêts ?

Cliquez ici


Vous avez tenu combien de secondes ? Si je vous menace de remettre ça, combien d’entre vous vont m’envoyer leur numéro de carte bleue par courriel ?

Et bien, cette technique diabolique a été inventée par le grand sociologue des organisations Torquemada, Inquisiteur préféré de la très pieuse Isabelle de Castille. Il perfectionna même la procédure en y incluant le bandit manchot et le tourment suprême, le ballet de naïades, préfigurant ainsi les sévices perpétrés au casino de Guantánamo (1) :

http://www.dailymotion.com/video/x1grdm_la-folle-histoire-du-monde_fun


2) Torture physique

Mais, hélas, les tourmenteurs d’aujourd’hui tombent fréquemment sur des esprits aguerris et rebelles, que même la vision abominable d’une escouade de nonnes ne convainc pas d’acheter des actions chez Jesus and Father Inc. ou de se jeter sur l’iPad dès sa sortie, bref des malotrus qui refusent obstinément de s’incliner devant la Vérité révélée par le génie immanent.

Alors, le militaire bonhomme, le policier idéaliste ou le vendeur en assurances humaniste doit se résoudre à l’impensable : risquer de se blesser avec un égouttoir à vaisselle, un coussin moelleux ou un fauteuil confortable, tout cela pour la bonne cause. Mais la tâche de bourreau n’est pas une sinécure, et doit s’appuyer sur deux, non trois... en fait un certain nombre d’armes : la surprise, la peur, une efficacité sans pitié, une dévotion quasi fanatique. Et de jolis uniformes rouges, surtout, pour ressembler à Torquemada.

Avant de vous montrer les images suivantes, je vous demanderai d’éloigner de l’écran les âmes sensibles, car un public non averti en vaut un.

>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=

>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=

>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=>=

C’est bon, vos grands-parents sont au lit ?

Allons-y :

http://www.youtube.com/watch?v=C4z2PIZ-0CU

Merde, je me suis gourré dans mes fiches ! C’était le trailer de Saw VII.

Pouf, pouf, donc, plongeons dans le gouffre insondable de l’horreur !

http://www.youtube.com/watch?v=CSe38dzJYkY

Vous en voulez encore, petits sadiques ?

http://www.youtube.com/watch?v=BWttCB_4pkM



La moralité de cette longue histoire de haine, de sang et de vengeance est double :
- NOBODY EXPECT THE SPANISH INQUISITION !
- c’est vraiment la croix et la bannière pour trouver des extraits sous-titrés intégralement...

---
(1) vous croyiez que c’était par hasard que les États-Unis ont tenu à garder une enclave à Cuba après la fermeture des casinos de La Havane par Fidel ? Et à votre avis, elle va se produire où, Céline, maintenant qu’elle a accouché ?

Posté par mezcal à 19:29 - - Commentaires [2] - Rétroliens [0]




01 novembre 2010

Massacres à la guitare sèche

Vous n'en pouvez plus ? Vous en avez marre de subir à toute occasion des bouses musicales ? L'écoute involontaire de rengaines éculées (à la radio, dans les supermarchés, les ascenseurs, etc.) vous donne envie de tuer ?

Une seule solution : Stone et Charonne !

Comme expliqué sur leur myspace :

"Le principe est simple, unique sur la toile : vous proposez une chanson à massacrer, nous l’exécutons, nous la mettons en ligne et nous vous envoyons un mail pour vous le signaler"

Deux exemples éclairants :

Titre : All the leaves are brown


Titre : Besame mucho

Posté par mezcal à 17:54 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
23 octobre 2010

Ste Canne

 Il arrive, plus fréquemment qu'on le pense, que les canonisations soient causées par un malentendu. Je n'évoque pas ici le cas de St Zano, sanctifié suite à une énorme cuite collective de la Curie romaine réunie à l'origine pour élever Marilyn Manson à la distinction suprême, ni celui de Jean-Marie Bigard, piquant sa place à Semilia après de basses manœuvres.


Non, je veux parler d'une sombre intrigue égyptienne, qui a permis à un accessoire familier de s'élever sans réelle raison au rang d'objet sacré.

Car examinons cette devinette fameuse, qui a contribué à la renommée de l'étrange croisement d'un lionceau et d'un oisillon :

"Qu'est-ce qui marche sur quatre pieds le matin, sur deux pieds à midi et sur trois pieds le soir ?"

Et bien, la réponse (l'homme), ne tient pas la route une seule seconde, ne serait-ce que sur la base d'une espérance de vie de 70 ans, le "matin" va de la naissance jusqu'à 35 ans - âge auquel on s'est depuis longtemps dressé sur ses jambes - et qu'en début de "soirée", soit vers 50 ans, rares sont ceux qui ont besoin d'une canne ou d'un déambulateur !

Comme brillamment démontré par un critique rationnel, la question mériterait d'être ainsi formulée pour respecter la rigueur scientifique :

"Qu'est-ce qui, métaphoriquement parlant, marche sur quatre pieds juste après minuit, sur deux pieds pendant le plus gros de la journée sauf accident, jusqu'à l'heure du dîner au moins, après quoi sur trois pieds ou avec toutes les aides prothétiques de son choix ?" (1)

Cela étant, l'essentiel n'est pas là. Ce qui est confondant et préoccupant, c'est que depuis ce qui pro quo, chacune et chacun se voit sommé(e) dès 60 ans de s'appuyer sur une canne pour sortir dans la rue, et même d'avancer à petits pas en grimaçant, sous peine de recevoir des cailloux lancés par les enfants ou de se faire péter le fémur par de bons citoyens sourcilleux sur les valeurs traditionnelles.

Sainte Canne, vénérée par ces masses aveugles qui entretiennent un rapport ambivalent avec ses aînés, tu es devenue un outil de tourments, au même titre que le coussin moelleux de l'Inquisition !

Déboulonnons donc cet icône fallacieuse et ne reconnaissons qu'une canne : celle de Toulouse-Lautrec (2), dont le pommeau permettait de boire de l'absinthe et qui cachait une visionneuse de photos de femmes nues.

Car l'alcool et le sexe sont bien les deux mamelles de la vieillesse.


--
(1) cet emprunt respectueux à Pyramides de Terry Pratchett ne vise qu'à attirer l'attention sur un de ses ouvrages qui, s'il n'est pas le plus cité des livres des Annales du DM, a un charme bien à lui.
(2) Joli match !

Posté par mezcal à 23:31 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
09 octobre 2010

Mathématiques souterraines

 Chez toutes celles et tous ceux qui ont été dégoûtés à vie par les cours d’algèbre et de trigonométrie assénés avec une délectation malsaine par des professeurs Nimbus à sous-pull marron sous une blouse tâchée d’encre bleue, la simple évocation des mathématiques provoque une rage meurtrière.


Pourtant, cette science obscure peut réserver de belles surprises. Prenons par exemple un philosophe bourré, un arc et une flèche, et enfin une tortue. Le philosophe, dans sa mansuétude, laisse dix mètres d’avance à la tortue, puis lui décoche une flèche qui va dix fois plus vite qu’elle. Ce qui signifie que pendant que la flèche fuse pour combler ces dix mètres d’écart, la tortue se sera déplacée d’un mètre. Pour choper cette effrontée et la percer de part en part, la flèche prolonge sa course d’un mètre, mais l’animal retors en profite pour avancer de dix centimètres. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que la flèche à la trajectoire parabolique s’écrase dans le sol, un milliardième de poil de cul derrière la tortue qui, guillerette, lui rit au nez et se barre au grand dam du philosophe, obligé de payer la tournée  à ses potes pour son pari perdu.

Ou alors, examinons de près ce nombre utile aux sages, le fameux π (Pi). Même les plus hermétiques aux mathématiques savent que ce nombre récalcitrant a un nombre infini de décimales (aux dernières nouvelles, deux farfelus en auraient déterminé 5000 milliards), sans que sa valeur exacte ne soit bien arrêtée. Or, ce nombre anarchiste intervenant principalement pour faire des cercles, ceux-ci ne peuvent donc en théorie tourner parfaitement rond, ce qui explique en somme beaucoup de choses, comme les accidents de voiture inattendus, la marche folle de la planète Terre (ou plutôt des singes vaguement évolués qui la régentent), voire même le fromage fondu qui coule par-dessus le bord de la pizza. Non, parce que tout de même, quand on fait réchauffer la pizza sur la plaque du four, ça coule toujours du bon fromage fondu partout...

Bien sûr, les éternels pragmatiques m’objecteront que les tortues se font toujours rattraper par les flèches, pour peu que le tireur ne soit pas trop bourré ou myope, et qu’elles finissent alors rôties à la braise dans leur carapace. Et ils ajouteront, goguenards, qu’il n’y a que dans les fables improbables que les lièvres se font griller à la course par les tortues : dans le monde réel, non seulement le lièvre coupe la ligne en premier, mais de plus il revient ensuite sur ses pas pour faire subir à son infortunée concurrente... enfin, vous savez tous ce que font les lapins (1)

Les goujats, quant à eux, prendront un air docte pour me ridiculiser en affirmant que limite à l’infini de la somme des inverses de bidule chouette, ça donne zéro, nib, peau de balle et que c’est pour ça que la tortue se fait finalement pourfendre. Puis, négligemment, ils lâcheront qu’il suffit d’un bâton juché dans le sol et d’une ficelle pour dessiner une pizza parfaitement circulaire, avec une croûte bien épaisse pour retenir le fromage, empêchant ainsi cet enfoiré de π de troubler le repas.

Je vous l’avoue : ces gens m’ennuient profondément. Leur esprit étroit les empêche de percevoir les possibilités infinies qu’ouvrent les mathématiques, lorsque la flèche rejoint la tortue, quand le cercle ne sait plus à quel coin se vouer, au moment où le fromage fondu commence à grésiller et à roussir.

Car cet instant précis, suspendu dans le temps, où le lièvre reste à la hauteur de π pour tailler la bavette avec lui, où la pizza est prête, cette fraction de nanoseconde-là est indéfinie par nature, n’en déplaise à toutes les sommes de machins-choses sur bitougnot. Un espace à n-dimensions s’ouvre sous les yeux ravis des profanes, celui des mathématiques souterraines, où les cercles font ce qu’ils veulent, tournent si ça leur chante, se transforment en patatoïdes, en carrés ou bien en canapés Chesterfield. Un univers où les tortues prennent l’apéro avant de poursuivre les philosophes en courant dix fois plus vite qu’eux, puis les font rôtir à la braise enroulés dans leur barbe. Un monde des possibles où un et un font ce que vous voulez, de préférence quarante-deux...

C’est donc pour réveiller le monde abruti par des millénaires de logique bas du front que je vous invite tous à la première session de l’Université de mathématiques souterraines :

Lundi 18 octobre à 19h
Devant la camionnette de Gino le pizzaiolo

Comme signe de reconnaissance, n’oubliez pas votre tortue sur la tête...

---
(1) il est symptomatique que les tortues soient systématiquement présentes dans le monde des paradoxes logiques. On doit peut-être en rechercher la cause dans le fait que la plus grande d’entre elles dérive dans l’espace infini avec quatre éléphants juchés sur son dos, ceux-ci soutenant une pizza à peu près circulaire avec du fromage fondu qui coule par-dessus son Bord...

Posté par mezcal à 09:57 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
21 septembre 2010

La Guilde des souffleurs de bulles papales

 Pénétrer dans Ankh-Morpork n’est pas chose aisée. Non pas que les habitants soient hostiles aux étrangers. Ils sont bien accueillis, du moment qu’ils dépensent leur argent avec application. Au bout de trois mois, la plupart d’entre eux s’aperçoivent qu’ils ne possèdent plus leurs chevaux et deviennent des habitants comme les autres de la ville tentaculaire. Ils se regroupent alors en minorités et barbouillent les murs de leurs propres graffiti.


Le principal obstacle est constitué par l’odeur de la ville, qui freine la progression du nouvel arrivant et bloque même parfois l’accès aux ruelles les plus caractéristiques de sa masse spongieuse (1).

C’est exactement le problème auquel j’étais confronté, alors que je m’enfonçais avec difficultés au cœur du quartier des Ombres.

Certains prétendent que le quartier des Ombres ne doit son existence qu’à l’impossibilité de percer la croûte recouvrant les eaux de l’Ankh, le fleuve putride de la ville, ce qui limite les opportunités des candidats au suicide. Tandis que quelques pas dans les artères perpétuellement sombres du quartier assurent la résolution définitive des questions existentielles telles « Combien ce petit chien dans la vitrine ? » ou « Veux aller popo maintenant ». Pour ma part, souhaitant éviter quelque désagrément irrattrapable, j’avais revêtu un habit qui pousse instantanément les pires coupe-jarrets d’Ankh-Morpork à détourner le regard en sifflotant nonchalamment : un déguisement de si... , d’anthropoïde ! (2) De plus, c’est assurément le costume le plus approprié pour une enquête théologique.

L’être humain cherche constamment à se trouver un ami imaginaire à son goût. C’est la raison pour laquelle le Disque Monde est peuplé de milliards de dieux, pour la plupart réduits à l’estime ou l’adoration d’une voire deux personnes, comme par exemple le dieu des patins dans l’entrée, vénéré par votre épouse soucieuse de l’éclat de son parquet ciré.

L’ennui avec les dieux, c’est que si assez de fidèles se mettent à croire en eux, ils se mettent à exister. C’est ainsi qu’est apparu récemment à Ankh Morpork un nouveau démiurge, pourvu d’une longue barbe blanche, d’une pincée de pur ego, d’un certain appétit et d’un fils peu fréquentable. Bien sûr, comme pour toute religion, un représentant temporel est apparu pour traduire en directives bien senties l’absence de proclamation du dieu. Au cas d’espèce, il se fait appeler le pape.

A l’instar de l’archichancelier de l’Université de l’Invisible, le pape est choisi par un collège de jaloux et d’ambitieux, dont le seul but, une fois qu’ils ont élu le plus vieux et le plus incapable, est de s’en débarrasser pour prendre sa place. En contrepartie, et pour l’occuper afin qu’il ne repère pas les couteaux qui se dressent dans son dos, le pape a le droit de fulminer des édits aux termes ronflants, appelés bulles.

A l’origine, ces décrets étaient authentifiés par un sceau d’or ou d’argent. Des cordelettes de soie ou chanvre insérées dans le sceau tenaient le document fermé. Sur le sceau était frappés, d’un côté une publicité pour l’Antre à Côtes de Harga, sur l’autre le nom du pape régnant. Ce qui incite forcément celui-ci à multiplier les bulles, pendant le cours pontificat que ses rivaux sanguinaires lui concèdent, dans l’espoir de laisser une trace dans l’Histoire.

Devant cette inflation, le processus technique s’est amélioré, de véritables spécialistes ont été formés et c’est tout naturellement qu’ils se sont constitués en Guilde, suivant à la lettre cette prescription : « Quand il y a manifestement deux aspects à une question, veillez à ce que leur nombre passe au plus tôt à deux cents. »

Mais cette jeune Guilde ne peut encore avoir pignon sur rue, comme celles plus prestigieuses des Assassins, des Voleurs ou des Mendiants, et c’est pour la visiter que je me vois obligé de rôder dans le quartier des Ombres.

Arrivé à la Guilde, je suis accueilli par un de ses artisans chevronnés. Appelons-le Igor.

« - Igor, pouvez-vous m’expliquer comment vous fabriquez désormais les bulles papales ?
- Crévindieu, c’est bien la première fois que je comprends ce que dit un singe !
- OOOK ?
- Non, non, veuillez excuser ma méprise, Messire l’Anthropoïde, ne me frappez pas ! (3) Je vais tout vous expliquer. A force de recevoir des montagnes de bulles à sertir chaque jour, on s’est dit avec les collègues qu’il fallait automatiser un peu la production. Et comme en plus on nous demandait de nous occuper de l’envoi de la missive du pape, on a capturé un dragon.
- Pour quoi faire, un dragon ? Ça brûlerait plutôt le parchemin, non ?
- Sauf si on convainc le dragon d’expulser sa flamme, comment dire... par l’autre bout. L’idée, c’est d’enfermer le message dans une boule de gaz hermétique, propulsée à grande vitesse par le dragon jusqu’au destinataire, afin qu’elle lui pète à la tronche une fois arrivée et libère le courrier. Là où réside l’art de la Guilde, c’est dans l’ornement de la bulle et le dosage de sa couleur. Mais venez voir par vous-même...
- C’est quoi ces pattes de mouche sur la surface de celle-ci ?
- C’est justement l’ornement, la touche finale que nous apportons. Chaque pape appelle ses bulles d’un titre ronflant, que nous nous chargeons de retranscrire. Celle-ci s’appelle Cum non solum...
- De quoi parle-t-elle ?
- C’est une lettre à Cohen le Barbare, lui enjoignant de ne pas venir brûler Ankh-Morpork avec sa Horde d’Argent avant l’hiver prochain, et lui proposant en échange de l’eau chaude, une bonne dentichterie et du papier hygiénique double épaicheur. C’est pour cela que la bulle est de couleur mordorée.
- Justement, comment obtenez-vous cette couleur ?
- On fait manger du chou au dragon.
- Ah, d’accord ! Et celle-ci, la rouge sanguine ?
- Ad extirpenda ? C’est une bulle assez banale : elle autorise les inquisiteurs du pape à torturer les porteurs de chapeau pointu. Vous avez juste à côté la vermeille, Gratia Divina, qui légitime la délation.
- J’imagine que cela a été compliqué de trouver ces teintes...
- En fait, on a fait manger du chou au dragon.
- Ah, je comprends. Et celle-ci, l’octarine sur le socle au milieu de l’atelier, elle est spéciale ?
- Oui, on l’a préparée en attendant le texte. Ça tarde un peu, c’est censé parler de l’infaillibilité du pape. Mais je suis fier de la couleur : vous ne devinerez jamais...
- Si, si : du chou... »

J’en avais assez vu et je quittai pensif la Guilde des souffleurs de bulles papales. Contemplant des hauteurs d’Ankh-Morpork les champs de choux qui entourent la ville jusqu’à l’horizon, je me demandai si ce n’était pas l’annonce de siècles d’obscurantisme...

---
(1) L’odeur qui enlace en permanence Ankh-Morpork est un objet de fierté pour ses habitants, principalement pour sa consistance unique.  Les soirs de printemps, les Ankh-Morporkiens sortent leur chaise devant la porte de leur maison pour se laisser caresser par les fragrances de la ville. Pour approcher la perception de celles-ci, imaginez un camion de polochons déversé dans un hangar juste après que celui-ci ait servi de hammam à mille éléphants.
(2) Pour une raison que seul Détritus, le troll qui garde l’entrée de la plus célèbre taverne des Ombres et donc de la ville, le Tambour rafistolé, serait encore en capacité d’expliquer s’il ne pensait uniquement à taper sur la tête de ses interlocuteurs avec un rocher, la vue d’un orang-outan en goguette plonge les habitants du quartier dans une bonhomie fraternelle et instantanée.
(3) L’usage de majuscules scandées fermement a un effet radical sur tout le Disque-Monde, tant il évoque un destin funeste. Surtout s’il est accompagné d’un étranglement vigoureux...

Posté par mezcal à 18:48 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
10 septembre 2010

John Locke vs John Rambo

Ce texte a remporté un concours "Cinéma contre philosophie" sur un forum loufoque

--

Nam 1968. A la frontière du Cambodge, la pluie torrentielle noie les derniers efforts du commando de bérets verts décimé. Ils sont trop nombreux en face, pour un qui tombe, dix arrivent à la course. Ils connaissent trop bien cette jungle, autant que les rats affamés qui la peuplent…

Cela fait longtemps que le capitaine et le radio se sont fait descendre. Les survivants s’aplatissent dans la boue, rêvant secrètement d’y disparaître pour échapper aux Viêt Congs. Un seul homme reste fièrement debout, tripotant la radio pour essayer d’établir un contact avec le QG de Saigon. Un grésillement, une voix enfin qui répond :

- Oui, à qui ai-je l’honneur ? Pourriez-vous dire à vos amis d’arrêter de faire exploser des pétards ? Ça fait un boucan pas possible derrière vous.
- Putain de merde, ce sont pas mes potes ! C’est un bataillon de viets qui est en train de nous péter la gueule. Et puis d’abord, respectez la procédure : identifiez-vous !
- Pas la peine d’être grossier, vous savez, la politesse est la première et la plus engageante de toutes les vertus sociales. Je suis le lieutenant John Locke, et vous ?
- Sergent John Rambo, mon unité et ma mission sont classifiées pour des officiers subalternes comme toi. Je vais juste te donner ma position pour que l’aviation vienne napalmer la zone.
- Mais vous êtes dans la zone de combat, non ? Et vous avez des compagnons avec vous, peut-être ?
- Si on n’arrive pas à s’en sortir, même les jambes arrachées et en rampant, on ne mérite pas d’être américains. Et tout plutôt que de se faire capturer par les faces de citron… Pour survivre à la guerre, il faut devenir la guerre.
- Ah, mais je vous reprends : bien que la terre et toutes les créatures inférieures appartiennent en commun à tous les hommes, chaque homme est cependant propriétaire de sa propre personne. Vous devez penser à votre survie.
- Ecoute : en ville, tu fais la loi. Ici, c’est moi. Alors fais pas chier. Fais pas chier ou je te ferai une guerre comme t’en as jamais vue. Tu va la fermer et te grouiller d’envoyer la cavalerie, bordel !
- Pas de précipitation : il faut perdre la moitié de son temps pour pouvoir employer l'autre. Mais quel est ce bruit ? Vous avez tiré ?
- Ouais, j’ai achevé Bob : il gueulait trop avec ses tripes descendues dans ses rangers, ça m’énervait.
- Mais vous êtes un monstre !
- On a la guerre dans le sang. Quand il le faut, tuer est aussi facile que respirer.
- Mais ce n’est pas cela que je critique, simplement vous avez frustré cet heureux homme : le plaisir et la douleur, et ce qui les produit, savoir, le bien et le mal, sont les pivots sur lesquels roulent toutes nos passions
- C’est quoi ton délire ? Tu te fais fouetter par des putes dans les boxons de Saigon ?
- Ah, je vois que vous pratiquez aussi : la connaissance de l'homme ne saurait s'étendre au-delà de sa propre expérience.
- Oh putain, tu me traites de fiotte ? Arrête de raconter ta vie et dis-moi comment sortir du merdier où tu nous a foutus avec tes potes bureaucrates.
- Commencez déjà à vous adresser poliment et calmement à nos chers ennemis : c'est par la crainte et le respect que vous devez d'abord prendre de l'empire sur leurs esprits ; c'est par l'amour et l'amitié que vous devez plus tard les conserver.
- Tu me conseilles de trahir maintenant ? Donne-moi une solution, et MAINTENANT !
- Ne soyons pas trop généreux de conseils ; gardons-en pour nous-mêmes.
- Bon, je vais me débrouiller moi-même, trou du cul ! Over…
- Bien le bonsoir également, ce fut un plaisir de converser avec vous. Saluez amicalement vos compagnons de ma part…

lockevsrambo

Bowie, Arizona, 1972. John Rambo, hirsute et barbu dans son vieux treillis crasseux, sort du bureau d’aide sociale pour Viet Vets, un maigre pécule dans les poches et des crachats d’étudiants à son revers. Il passe devant la mairie où le nouveau maire, élu grâce au fric des richards de la ville, a fait poser une grande banderole avec son credo :

« Aucune société politique ne peut exister, ni subsister, sans détenir le pouvoir d’assurer la conservation de la propriété, donc celui de punir, à cet effet, les infractions commises par tous ses membres. »

John Rambo se gratte pensivement la barbe : le style lui rappelle vaguement quelqu’un… Puis, de guerre lasse, il repart sur la route en sifflant.

--
NdA : vous l'aurez compris, les passages en italiques sont des citations des deux grands philosophes…



Posté par mezcal à 17:51 - - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
18 juin 2010

Des artistes universels

Souvent, les discussions d'après boire s'éternisent pour désigner les chanteurs ou les chanteuses dont l'influence perdure, voire s'étend, au fil des années, bien après leur décès.


Je suis toujours étonné que ne revienne pas plus souvent dans la liste de ces références ultimes le mémorable Claude François.

Nul ne conteste aujourd'hui que c'est le couplet suivant qui a déclenché chez Iggy Pop, MC5 et autres Damned le cri primal précurseur du punk :

"Si j'avais un marteau
Je cognerais le jour
Je cognerais la nuit
J'y mettrais tout mon cœur"


Mais l'aura de Cloclo ne fait qu'étendre son voile, au-delà des frontières et des distances. Et aujourd'hui, le grésillement d'une ampoule mal fixée dans un appartement parisien vient trente-deux ans après déclencher un tsunami mélodique au Japon...


Artiste : Kenzo Saeki

Le lundi au soleil


Vous en voulez encore ? À votre guise :


Magnolia forever

De rien, c'est bien naturel.

Posté par mezcal à 22:42 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
15 juin 2010

Laisse Thomas dans l’étalon

 Que les âmes sensibles qui tomberaient sur ces lignes ne détournent pas horrifiées le regard, ni ne m’accusent de prosélytisme pour la zoophilie. Le titre est trompeur : le sujet est plus en rapport avec les acrobaties du langage qu’avec la vidéo que votre cousin Hubert vous a envoyée l’autre jour avec ce commentaire pertinent : « MER, IL ET FOU ! »


Aux origines de l’humanité, il n’était nul besoin d’utiliser entre soi de prénoms. Quand on voulait appeler sa progéniture pour partager de la viande d’ours crue, il suffisait de grogner un bon coup et toute la meute rappliquait, la bave aux lèvres. Et s’il y avait un retardataire, nul besoin de hurler «Kevin, je t’ai dit cent fois de lâcher ta putain de PSP quand c’est l’heure de passer à table : le soufflé de ta mère va pas attendre que tu poutres tes zombies ! » Si le petit dernier ne se pointait pas, c’est qu’un loup l’avait boulotté...

Et si vous vouliez vous socialiser, nul besoin de se parfumer à l’huile de mammouth et de susurrer à l’oreille de sa proie son petit nom : la méthode que les bonobos ont su perpétuer était plus simple.

Et on touche du doigt le nœud du problème (1) : l’évolution a fait bifurquer l’homme vers un chemin différent de ses frères anthropoïdes. Le « troisième singe » est le singe narrateur (2), et qui dit narration signifie que les mots doivent suivre le vol de l’oiseau qui fiente.

D’où les jeux de mots laids.

D’où l’utilité des prénoms.

Certes, dans un premier temps ceux-ci ont servi à des échanges utiles, comme :
- « Charles-Henri, je vous prie vivement de venir partager le repas avec notre communauté familiale. Sinon, je t’explose la tronche avec ma massue, ça va gicler sur les murs de la grotte ! »
- « Thérèse, que vous êtes accorte ainsi penchée en avant au bord du lac. Thérèse, JE TE... ! »

Mais l’imagination humaine en vint vite à se lasser de ce morne usage quotidien. Et les prénoms devinrent sujets aux blagues les plus primaires, mais les plus efficaces, avec l’invention de « Monsieur et Madame ont un fils », ce fleuron de l’inventivité sublimé par le voisin de Julius Corentin Acquefacques dans L’Origine.

Aujourd’hui, un sommet est franchi gaillardement vers l’acmé de la civilisation. Oui, lecteur que l’émotion me fait tutoyer, libère ton esprit et laisse Thomas dans l’étalon !

Ou demande au cousin Hubert de t’envoyer la vidéo : c’est toi qui vois...




--
(1) Oui, je sais : ce vieux con de Grévisse a établi en 1936 qu’on ne commençait jamais une phrase par « Et ». Ce à quoi Vialatte a répondu plus de mille fois : « Et c’est ainsi qu’Allah est grand ».
(2) Comme brillamment démontré dans La science du Disque Monde II de Terry Pratchett, Ian Stewart et Jack Cohen (3)
(3) On ne répètera jamais assez souvent que les parties scientifiques de l’ouvrage ont été traduites en français par Lionel Davoust (4)
(4) Achetez L’importance de ton regard ! Exigez de votre libraire qu’il pré-commande son prochain bouquin qui sortira en fin d’année !

Posté par mezcal à 22:40 - - Commentaires [3] - Rétroliens [0]
24 mai 2010

Orange sanglant

Des interviews flippantes, j’en ai réalisées des tonnes depuis que je bosse en free lance. Mais c’est la première fois que j’avais des sueurs froides en attendant mon client. En fait, non la seconde : c’avait été une rude épreuve d’essayer de tirer une phrase en français de Steevy Boulay.


Je l’attendais dans ce rade où rôdent les rattlesnake. L’ambiance était conviviale, les habitués se saluaient d’une table à l’autre. Mais la température a baissé de plusieurs degrés quand IL s’est pointé, le cigare au bec, fusillant du regard quiconque aurait eu envie de lui rappeler la législation anti-tabac.

Sa silhouette massive s’est abattue sur la chaise en face de moi. Il a relevé les manches déchirées de son costume orange, m’a considéré avec mépris de son regard  injecté de sang.

Une serveuse, les yeux baissés en signe de soumission, lui a apporté une bouteille de tequila. Il l’a congédiée d’une main aux fesses, puis m’a apostrophé :

- Bon, tu commences, je n’ai pas que ça à foutre.

- Et bien, bonjour, Monsieur Casimir, c’est un honneur...

- Pas de chichis avec moi ! J’ai reçu le virement de ton rédac’ chef, Donio, tu peux envoyer la sauce.

- Ok. Comme des millions de personnes, je vous ai connu quand vous étiez un monstre gentil. Comment êtes-vous alors devenu un des pires psycho killers de l’époque ?

- T’es vraiment nul comme fouille-merde. Tu as grandi avec L’île aux enfants et tu ne comprends pas ? Mais regarde ce qu’ont inventé les mecs de ton âge : la carte bleue, le CD, les Tamagoshis, la gauche plurielle, la télé-réalité... Que des trucs de sociopathes, tiens !

- Ne vous dédouanez pas en accusant vos admirateurs ! Pourquoi vous avez dérapé ? Trop de speed dans le gloubi-boulga ?

- Fais gaffe à ne pas dépasser les limites. J’aurais bien voulu assaisonner cette horreur qu’on m’obligeait à bouffer tous les jours avec autre chose que de la moutarde extra-forte, mais ce n’est pas le problème. Tu habitais où quand t’étais môme et que tu me matais à la téloche ?

- En HLM, mais...

- Enfoiré, je t’envie. T’imagines même pas ce que c’est qu’être enfermé sur une île où c’est tous les jours le printemps, un jardin imaginaire rempli d’enfants heureux...

- Vous êtes en train de me dire que la cause de votre folie, ce sont les enfants !

- Tout juste. Ces minus qui courent partout, avec leur sourire à la con en permanence, qui... T’as pas chaud, toi ? Ils ont monté la clim’ ?

- Votre costume, peut-être ?

- Non, j’y suis habitué depuis le temps. Attends, je me rafraîchis avec une teq’... Les gniards, ils m’ont fait péter les plombs, j’ai commencé à en étrangler, à en égorger, à en dépecer. Le pied !

- Personne ne vous en a empêché ?

- Non. Trop de pognon en jeu. Et puis des nains, tu en trouves comme tu veux pour renouveler le stock. C’est après qu’ils ont tiqué, quand je me suis attaqué aux adultes.

- Ah oui, François... J’en ai entendu parler.

- Tu ne sais rien... Et puis parle plus fort, j’ai des bourdonnements d’oreille. Avant j’ai descendu cet abruti de facteur qui venait m’emmerder chaque matin. Et Julie... Ah, quel souvenir !

- Julie ? Vous lui avez fait quoi ?

- Elle n’avait qu’à pas m’allumer, avec son air de sainte-nitouche. Avant de claquer, elle a eu droit à ma grosse queue orange.

- Mais alors Monsieur du Snob, Mademoiselle Futaie, le Capitaine...

- Tous à pourrir sur ce foutu paradis. Le seul que j’aimais bien, c’était le Professeur Corbiniou. Il devient quoi ?

- Il est toujours vivant : il a repris son vrai nom, Pierre Desproges.

- Cool. On trinque à sa santé !

- Non merci, je ne bois plus.

- Tu as tort, je vais recommander une autre bout...

C’est à ce moment que le monstre de mon enfance s’est écroulé la gueule sur la table. Pauvre con. Ne jamais accepter une bouteille ouverte...

Ça m’avait coûté un gros bifton, glissé entre les seins de la serveuse, mais j’étais enfin vengé.

Je quittais le bar sous les applaudissements, non sans décocher un coup de pied dans la tête du cadavre. Pourquoi j’ai dû regarder cette mièvrerie tous les mercredis, alors que je rêvais de Massacre à la tronçonneuse et de l’Exorciste ?

Mais dans son délire, il avait au moins raison sur un point : des émissions comme celle-là, ça engendre des psychopathes...

Posté par mezcal à 08:52 - - Commentaires [3] - Rétroliens [0]