Les ténèbres étaient baignées d’une purée de pois épaisse, à la différence unique mais notable que la purée de pois n’exhale jamais une odeur rappelant à la fois le crottin de cheval et les aisselles d’un ours. A peine avait-elle pu déchiffrer la plaque placée à l’entrée de la ruelle. « Avenue Scoune », quelle vanité pour désigner cette allée résidentielle, aux maisons tellement modestes qu’elles semblaient reculer pour ne pas être remarquées.


Du moins étaient-ils arrivés à bon port, elle et ses compagnons. Le portail en bois barrant l’entrée était d’un dépouillement absolu, mais l’espoir qui se tenait derrière lui rappelait une maison blanche, à la porte rouge, abandonnée depuis si longtemps, mais toujours aussi présente dans sa mémoire...

Aux coups vigoureux frappés contre l’huis répondit un bruit de pas spongieux. C’est vêtue d’un ciré brun rembourré, chaussée de bottes de pêche vertes et les yeux cachés derrière des lunettes de soudeur que la propriétaire de ces lieux ouvrit aux voyageurs :

« - Oui, c’est pour quoi ? Oh, désolée : qui donc me fait l’honneur de frapper à ma porte en pleine nuit, alors qu’il fait un temps pourri et que je dois vider la fosse à purin ?

- Je suis Daenerys Targaryen du Typhon, l’Imbrûlée, Mère des Dragons, princesse Dothraki, seule héritière légitime des Sept Couronnes de Westeros !

- Et moi je suis Lady Sybil Vimaire, née Ramkin, bienheureuse hôtesse de ce refuge, le Sanctuaire du Soleil. Mais appelez-moi Syb.
Oh, qu’ils sont mignons ! »

Contournant sans façon Daenerys et ignorant d’un froncement de sourcil la réaction protectrice des trois sang-coureurs de sa suite, Sybil se pencha vers les trois dragons pas plus hauts que des chiots et demanda :

« - Comment s’appellent-ils, ces angelots ?

- Le vert s’appelle Rhaegal, le crème et or Viserion, et le noir Drogon.

- Ils doivent mourir de froid. Et vous aussi d’ailleurs, vous n’êtes pas vraiment vêtus pour le climat d’Ankh-Morpork, entre nous soit dit. Entrez donc, je vous en prie. »

L’odeur qui flottait dans la cour qu’ils traversaient manqua de faire tourner de l’œil Daenerys, alors qu’au contraire les trois dragons dardaient leur œil acéré vers la remise obscure d’où la puanteur s’exhalait.

« - Amanda a ses chaleurs, je vois que ça intéresse vos chérubins, mais je crains qu’ils soient encore trop jeunes pour passer du désir à l’acte » précisa Sybil à l’attention de Daenerys. « Mais nous y voilà : mon salon paraîtra bien minable aux yeux d’une noble étrangère et de ses chevaliers, mais le feu qui brûle dans l’âtre devrait vous réconforter. Voulez-vous vous rafraîchir ou vous restaurer ?

- Votre amabilité nous réchauffe déjà, gente Dame, mais nous ne pouvons nous attarder. La fuite est ma fidèle compagne depuis ma naissance, mais mes Enfants sont désormais emportés dans son tourbillon, et je ne puis m’y résoudre. Jusque dans mon monde sont vantées les attentions et la sécurité dont jouissent les pensionnaires de votre refuge pour dragons. Puis-je sans crainte vous laisser mes petits chéris en garde, le temps qu’ils atteignent l’âge adulte ?

- Mais bien évidemment, quand il y en a pour trente-sept, il y en a pour quarante ! Mais contez-moi votre histoire, vous m’intriguez. Rares sont les femmes qui parlent des dragons avec un tel élan maternel. Mon époux repose après une journée harassante, Samuel Junior s’est endormi après son histoire de vache de dix-huit heures, un peu de conversation ne me déplairait pas...

- J’ai mis moi-même au monde Rhaegal, Viserion et Drogon. Ce sont les seuls enfants que je porterai, si j’en crois la prophétie d’une maegi. Le sang des dragons coule dans mes veines...

- Serez-vous une Reine-Dragon ? Nous en avons eu une ici à Ankh-Morpork, elle vit maintenant l’amour parfait avec Errol, un dragon des marais cent fois plus petit qu’elle.

- Non, je suis et resterai une femme. Malheureusement...

- Mais pouvez-vous alors vous glisser dans la peau d’un dragon ?

- Non plus, hélas. Jadis, chez moi à Westeros, les vervoyants savaient prendre possession de n’importe quel animal et même emprunter les yeux des arbres-cœurs pour déchiffrer les vérités cachées. Mais j’ignore tout de ce don...

- Et grand bien vous fasse ! Nous avons une sorcière, du côté de Lancre, qui pratique ce genre d’Emprunt. Mais c’est une vieille bique, il serait dommage que votre beauté et votre fraîcheur se fanent avec l’âge. Mais venons-en à l’essentiel : pourquoi êtes-vous en fuite ? Quels dangers vous menacent, vous et vos loupiots ?

- Il n’y avait pas eu de dragons vivants depuis des centaines d’années, alors, quand mes Enfants sont nés, les convoitises se sont déchaînées. Tout ce que mon monde compte d’escrocs, de bandits, d’ambitieux cherche à me déposséder de ces trois bijoux, sans tenir compte de leur jeune âge et de leur fragilité. Et pire que tout, la lie des seigneurs félons, des roitelets usurpateurs et des reîtres sans honneur se déchire pour se les approprier, afin de conquérir grâce à leur feu le Trône de Fer. »

« - Et c’est dans ce but même que vous les élevez, fillette, n’est-ce pas ? » fit alors une voix inconnue et stridente. « Désolé de faire irruption tel un brigand, Lady Vimaire, mais vous aviez laissé le portail ouvert, et je n’ai pas voulu interrompre votre échange mondain par l’annonce de ma visite. »

Le nouvel arrivant, de toute petite taille, les jambes torves et le visage défiguré par une balafre, était flanqué d’un grand échalas tout de sombre vêtu. Les trois sang-coureurs de Daenerys mirent instantanément la main sur leur arme, mais ne s’attirèrent qu’un sourire narquois du spadassin.

« - Voyons, reprit le nain, violeriez-vous les lois de l’hospitalité en déchaînant une rixe dans le salon de cette noble dame ? Je suis ici pour négocier, sachez-le. A propos, je manque à tous mes devoirs, Madame, permettez-moi de me présenter : Tyrion Lannister, pour vous servir...

- Tyrion le Lutin, plutôt ! – cracha Daenerys – Tyrion le Gnome, de cette engeance maudite des Lannister, cette race de régicides et de monstres ! Qu’aurais-je à négocier avec vous, bête contrefaite ?

- Bien plus que tous ceux qui sont à vos trousses, et que je n’ai précédés que de peu. Si vous ne m’écoutez pas, vos prochains interlocuteurs seront moins prévenants et respectueux de ce lieu que je le suis... »

À ces mots, Lady Sybil se leva, majestueuse malgré sa tenue de garçon d’écurie :

« - Fichtre, de la politique, des pourparlers ! Je n’entends rien à cela, et je ne m’y intéresse guère pour être franche. Laissez-moi donc aller réveiller mon époux, c’est plus sa partie. Mon absence sera de courte durée, tentez de ne pas vous massacrer durant ce temps-là... »

Et sur un sourire resplendissant mais impérieux, elle remonta l’escalier vers les chambres.

(À suivre...)