Voilà donc le premier post proposé par Mescal. Vous le retrouverez sur son blog fatrasie.

Sayyadina

Comparer Bashung et Thiéfaine peut paraître soit de la facilité, soit une gageure. Facilité, si on accumule les détails anecdotiques : même génération (Bashung est né en 1947, Hub en 1948), la même nonchalance affectée et la même rareté à la télé (quoique déjà il faille nuancer le fameux « boycott » de Thiéfaine par les médias : certes, pendant des années, les seuls à le recevoir étaient Nagui dans « Taratata » et Ardisson sur le câble, mais depuis « 13ème défloration » et encore plus « Scandale mélancolique », le bougre a dû enfin se payer un conseiller comm’, sinon qu’est-ce qu’il foutait aux dernières « Victoires de la musique » ?), le même goût pour la bringue… Gageure s’il s’agit de faire une comparaison pointilliste de chacune de leurs chansons : les chemins parcourus par les 2 connaissent bien des croisements dont je propose d’en illustrer quelques-uns, mais n’ ont pas de destin parallèle. Si les univers visités parfois se font des clins d’œil (« Lavabo »/« Cabaret Ste Lilith », « Je fume pour oublier que tu bois »/« Le twist et la dèche »,…), les recherches artistiques sont différentes.

Mais, parfois en perspective, parfois en creux, des convergences apparaissent.

La production de chacun, pour commencer, est similaire. Le 1er album de Bashung est sorti en 1977, il en est à 12 albums studio (si on compte « Le Cantique des cantiques ») et 4 live. Le 1er album de Thiéfaine est sorti en 1978, il en est à 14 albums studio et 6 live. Une différence notable à noter tout de même : Thiéfaine n’a jamais renié « Tout corps vivant… » : au contraire, l’album lui a fourni « La fille du coupeur de joints », « L’ascenseur de 22h43 », « Je t’en remets au vent »,… toutes chansons en permanence à son répertoire. Bashung ne rééditera « Roman photos » qu’en 2002 (cela dit, sa réserve se comprend : il n’y a pas grand’chose à retenir de l’opus).

Point commun plus essentiel, même s’il paraît être une différence : Bashung est un musicien qui écrit très peu de textes, Thiéfaine est un parolier qui écrit peu de musiques. Bashung a toujours besoin de s’entourer de paroliers (les plus célèbres étant Boris Bergman, Serge Gainsbourg et Jean Fauque) ; la collaboration de Thiéfaine avec Claude Mairet a longtemps fait référence (le bijou étant « Alambic/Sortie Sud ») et depuis qu’elle a cessé, les albums de Thiéfaine ont baissé musicalement, à l’exception de « Scandale mélancolique » où de nombreux compositeurs de la nouvelle vague sont sollicités. Mais là où le point commun réside, c’est que Bashung triture avec son parolier le texte qu’il lui a proposé, si bien qu’à travers les albums il y a un style d’écriture « Bashung », Thiéfaine pour sa part met sa patte de compositeur accessoire dans les musiques et orchestrations : bien que plusieurs compositeurs soient intervenus, « Scandale mélancolique » a une unité musicale et sonne « comme du Thiéfaine ».

On peut établir dans la discographie de chacun des périodes bien distinctes. La 1ère période Bashung va de « Roman Photos » à « Pizza » : les premiers balbutiements correspondent aussi avec la rencontre de B.Bergman et les premières fulgurances : « Bijou, bijou », « Toujours sur la ligne blanche », « Les petits enfants », « Rebel », « Reviens va-t-en »… Les premiers chemins de traverse et aussi… LA GROSSE TUILE. Un petit morceau de rien du tout, « Gaby », cartonne et donne au chanteur une image de Dick Rivers speedé. Rebelote sur l’album suivant avec « Vertige de l’amour ». Résultat : les spectateurs sifflent au concert lorsque Bashung ne joue pas ces 2 morceaux et lui, il attrape les boules (sans le cochonnet).

Résultat : Bashung se prend des murges avec Gainsbourg (Ricard avec de la vodka à la place de l’eau par exemple…) et ouvre sa 2ème période avec un monument : « Play Blessures » (tout est à écouter dans l’album), qui sera peu vendu : exactement ce que le chanteur attendait pour qu’on lui lâche la grappe. Les albums suivants de cette période (« Figure imposée », « Passé le Rio Grande » et « Novice »), très inégaux, correspondent à une recherche patiente de restructuration, par le biais d’expériences musicales plus ou moins heureuses (les instrumentaux de cette période, les titres improbables comme « Helvète Underground » ou « Rognons 1515 ») et de coups de génie : « Imbécile », « Elégance », « L’arrivée du Tour », « Légère éclaircie », « Etrange été ». Lorsqu’il clôt cette période, où il refusait de chanter « Gaby », par « Tour novice », Bashung a acquis des certitudes musicales bien assises, qui transparaissent dans le live : exigence et refus de la facilité.

La 3ème période peut s’ouvrir ; elle ne couvre que deux albums (« Osez Joséphine » et « Chatterton ») mais est cruciale. Sur « Osez Joséphine », Bashung arrive à tout balayer en quelques morceaux : tubes impeccables (« Osez Joséphine », « Madame rêve »), visite des sources avec 4 reprises, exploration de nouveaux « grands espaces » : « J’écume », « Volutes », « Happe », « Les grands voyageurs »… Il se prouve à lui-même qu’il sait tout faire, et que donc il peut se concentrer sur le reste. Le reste, c’est d’abord « Chatterton », album difficile à appréhender, avec des morceaux dont le relief réel n’apparaît qu’en live dans « Confessions publiques » : « A perte de vue », « Après d’âpres hostilités », « A Ostende »,… « Chatterton » ouvre, un peu façon fouillis, le champ des possibles.

C’est dans cette exploration que se situe la 4ème période, entamée par « Fantaisie militaire », prolongée par « L’imprudence » et qu’on peut espérer très longue. En effet c’est l’ascension vers des cimes que seul Bashung fréquente pour l’instant (si Cantat n’avait pas merdé, « Des visages, des figures » aurait pu augurer de tels développements à venir). « Fantaisie militaire » est encore hésitant, angoissé, étouffé (« Aucun express », « Angora ») ; « L’imprudence » respire la sérénité (« Je me dore », « L’imprudence »). Celle-ci prend toute son ampleur dans le live « La tournée des grands espaces » qui décrit la tournée qui a suivi. A quand le prochain album ? Prolongera-t-il dans cette voie ou bien ouvrira-t-il une nouvelle période Bashung ? Avec un tel maître du contre-pied, on peut s’attendre à tout…

4 périodes chez Bashung, 5 chez Thiéfaine : çà ne signifie pas une richesse supérieure ; au contraire, Hub a encore plus flâné sur le chemin des écoliers, des « éternels désespoirs de la chanson française » (« Was ist das rock’n’roll » sur « Eros über alles », tout un programme). Mais le résultat est à peu près le même (voir plus bas).

Après avoir écumé les MJC pendant des années (tiens ! comme Bashung…), Thiéfaine, dans l’esprit « Machin » (le CD du groupe « Machin » est en vente sur leur site), tombe sur un producteur qui veut l’enregistrer (lors de son concert à Bercy pour ses 30 ans d’agitation vocale et mélodique, il a dit que le geste de  ce producteur, c’était aussi fort qu’une carte de 10 ans pour un sans-papier), et çà donne « Tout corps vivant… ».

La pochette de l’album montre juste les baskets de HFT qui fait le poirier : résumé définitif de cette 1ère période, qui déconstruit tout ce qu’elle avance. « Tout corps vivant…»-« Autorisation… »-« De l’amour… », c’est la période des coups de pied au cul et des bonbons qu’on se file sous le manteau, parce qu’on n’a pas vraiment envie de les partager avec tout le monde : « Première descente… », « Le chant du fou », « Court-métrage », « L’homme politique… », « La queue », « Psychanalyse du singe », « Scorbut », « L’agence des amants de Madame Müller », « Vendôme Gardénal Snack ». Mais çà pouvait pas durer, les conneries, donc « Dernières balises… »

Mondino a fait deux pochettes d’album immortelles : « Roulette russe » de Bashung (1979) et « Dernières balises (avant mutation) » de Thiéfaine (1981). Bashung a toujours eu 2-3 ans d’avance sur Thiéfaine… Mais, comme « Play Blessures », il n’y a rien à enlever de « Dernières balises… », et çà ouvre la 2ème période du Hub, la plus créatrice et la plus noire, la plus destroy. 2 albums studio et 2 live d’une noirceur absolue (écoutez « Alligators 427 » ou « Les dingues et les paumés » sur le live 83 un soir de blues…) et puis « Alambic/Sortie Sud ». Jamais Thiéfaine et Claude Mairet n’ont été autant en harmonie. D’ailleurs, ils ne vont pas tarder à se brouiller grave…

D’où 3ème période : un peu comme la phase « Figure imposée »-« Novice » chez Bashung, mais en plus long (1986-1993) : 4 albums studio (2 bons, « Météo für nada » et « Eros über alles », et 2 merdes), 1 live et 2 compils sans utilité. Le bougre n’est pas bien et n’émergent que quelques pépites : « Sweet amanite phalloïde queen » bien sûr, mais aussi « Droïde song », « Demain les kids », « 542 lunes et 7 jours environ », « Misty dog in love », « Les mouches bleues ».

Si, après « Tour novice », il n’y avait pas trop d’inquiétude à se faire pour Bashung, quel espoir donner à HFT après « Fragments d’hébétude » ?

Eh bien, la réponse c’est l’équivalent d’ « Osez Joséphine » avec ces deux albums miroirs (les pochettes, « Orphée/Eurydice », chaos et philosophie), enregistrés en même temps sortis différemment : « LA TENTATION DU BONHEUR »/ « LE BONHEUR DE LA TENTATION ».

Juste au moment où les adeptes les plus fidèles du père Hub renoncent, eh bien il revient pour dire qu’il est encore vivant. Et avec 2 albums qui méritaient une dynastie. Eh bien non : c’est juste la 4ème période : sur ces albums jumeaux, Thiéfaine montre qu’il sait tout faire (il le pousse encore plus sur le live à Bercy) mais qu’il s’en branle (cf. « Osez Joséphine »). Et il clôt la période par un OVNI sous-évalué : « 13ème défloration ». Aussi peu compris que « Chatterton », aussi flamboyant dans la tournée qui a suivi (« Confessions publiques »/ « Live au Bataclan »).

La 5ème période de Thiéfaine vient de s’ouvrir (elle s’est peut-être déjà refermée, avec lui allez savoir…) avec l’équivalent de « Fantaisie militaire » : « Scandale mélancolique ». Jamais Thiéfaine n’a aussi bien écrit (« Gynécées », « Les jardins sauvages », «Last exit to paradise »). Il se marre, Cali ne s’est jamais fendu d’une musique telle que « Gynécées », M vient jouer du banjo, Mickaël Furnon sertit dans un écrin musical « Les jardins sauvages ». Et puis, qui a les couilles aujourd’hui d’écrire une chanson pour Cantat ? (« Télégrammes 2003 »). Et, ultime pied de nez, le dernier morceau est le seul où ce n’est pas Hub qui fait les paroles : c’est Boris Bergman (vous savez, le mec qui…)

Il n’y a pas de boucle de bouclée. Avec les 2 gaziers, il y a peu de certitudes. En fait, il n’y en a que 2 :

-         nul ne sait quand sortiront leurs prochains albums et dans quel trip ils seront ;

-         allez les acheter dès leur sortie, sans pré-écoute. De toute façon, çà rapera la gueule comme du Jack Daniels’, comme d’hab’ (à moins que vous préfériiez le Malibu…)

Allez, deux morceaux à écouter pour ceux qui ont eu le courage d'aller jusqu'au bout de ce long post :