Même exercice que pour Mezcal : écrire un texte différents à partir des mêmes notes de bas de page.

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Il a frappé un matin de bonne heure.
Il avait mis son masque de mort (1) et emporté sa faucille (et son marteau ?) qu’il tenait fièrement à la main, ce qui n’est pas pratique pour frapper une porte, surtout quand celle-ci n’a rien demandé.
Vu qu’elle dormait profondément, elle n’a rien entendu même pas le jet de pierre qu’il jeta à sa fenêtre d’un air agacé. Faut dire que ces immondes bouts de rocher retombaient systématiquement sur sa tête, comme attirés par quelques forces obscures (2).
Il était pressé d’en finir, d’autant plus qu’il voulait l’emmener manger un bout vite fait bien fait avant de passer aux choses sérieuses (3).
Dépité il s’appuya à la porte qui s’entrouvrit en le narguant. Décidemment la journée commençait mal comme pour la plupart des gens se dit-il en ricanant bêtement, voire même comme pour la plupart des civilisations depuis que les milliards d’espèces existaient (4).

Il grimpa quatre à quatre les escaliers grinçants et dans un geste d’une amplitude démesurée il ouvrit la porte de sa chambre.
- Me voilà ! s’exclama t-il.
- Comme si je m’en étais pas rendue compte dit-elle dans un bâillement d’ennui. J’avais prévu ta visite(5).
A peine décontenancé, il s’élança vers elle et l’enlaça.
- Bas les pattes, où tu te crois. De plus je ne peux pas j’ai mes ragnagnas (6). Et elle rejeta ses avances illico-presto.
Cherchant à reprendre le dessus suite à la perte de ce premier combat, il lui proposa donc de l’emmener manger dans un restaurant de la ville. En cas d’échec il faut toujours revenir à la première étape, après tout il n’avait pas cherché un peu trop rapidement à conclure en s’exonérant de tous les préliminaires d’usage ? (7)
Elle semblait indifférente à ses efforts mais s’habilla avec toute la nonchalance de sa jeunesse. Il était moche avec son masque et sa faucille, tellement pas original comme…(8).

Il marchait à grande enjambée au moins quatre bons mètres devant elle. Haussant des sourcils elle se demandait ce qu’elle pouvait bien faire là, à le suivre au lieu de tourner les talons et s’enfuir. Mais elle savait que quoiqu’elle fasse, il la retrouverait toujours et reviendrait encore et encore désespérément (9). Elle ne pouvait pas lui échapper. Alors autant profiter d’un bon repas et ne plus s’en faire. C’était sa vérité à elle (10), sa façon de réagir au désastre.
Ils s’assirent à la table avec la petite nappe rouge à carreaux. La serveuse arriva rapidement, il n’y avait pas beaucoup de travail à cette heure matinale, ils étaient ses premiers clients.
Il regarda nerveusement autour de lui et réclama d’une voix caverneuse la carte de menu.

- Nous avons une formule petit déjeuner avec café, jus d’orange, bacon, œuf coque, beurre et pain grillé, récita par cœur fièrement la serveuse.
- Mettez-en nous deux.
Elle n’eut pas le temps de riposter que la serveuse était déjà repartie. Elle avait senti l’appétit disparaître quand il l’avait regardé fixement avec ses yeux de fous.
Autant regarder la fenêtre et attendre mon heure, pensait-elle en coupant un bout de bacon huileux avec dégoût (11).
Il souriait en montrant ses dents toute jaunes.
Elle se retint de vomir, elle ne lui donnerait pas ce plaisir et prit sa décision. Autant jouer le jeu jusqu’au bout et ne rien lâcher, aucune peur, aucune parcelle d’émotion.
Misant sur son plus beau sourire angevin, elle enfourna un bon bout de bacon. Elle sut immédiatement qu’elle avait gagné cette nouvelle bataille (12). Son geste l’avait désarçonné. Elle en était sure.
Fière d’elle, l’appétit revenu elle pouvait se concentrer à nouveau sur son assiette et trempa un bout de pain grillé et beurré dans le jaune de l’œuf chaud. La colère lui monta au nez, le blanc était mal cuit et son pain était tout baveux de cette substance. Elle eut de la haine envers la serveuse qui ne savait même pas faire cuire des œufs à la coque et repensa au beau berger qui un jour lui avait préparé le plus bel œuf à la coque qu’elle ait jamais mangé. C’était dans les montagnes profondes du Tibet. (13)

Perdue dans ses pensées elle n’avait pas vu la lame usée de la faucille s’approcher de sa tête. A nouveau dans le présent, sa première réaction fut de se demander si la vieille lame qui avait coupé des milliards de tête n’était pas un véritable nid à microbes, d’autant plus qu’elle n’était pas certaine que cette même lame n’ait pas tué des espèces très différentes d’elle. C’était un vrai problème, si la lame contenait des microbes venus d’ailleurs, est-ce qu’ils ne dévoreraient pas son corps le privant de la sépulture qu’il méritait ? (14)
Elle avait quand même fait tout le nécessaire pour que son corps repose dans le coin le plus ombragé du cimetière.

Une fois la lame nettoyée, il se sentit un peu déçu quand même. Avec son masque ridicule de farces et attrapes elle l’avait vraiment pris pour la Mort venant la cueillir et n’avait même pas émis une vague protestation à son assassinat.
Cette mort ne lui avait procuré aucune satisfaction, il aimait bien quand elles crient et se débattent. Heureusement la serveuse avait eu l’air un peu plus surprise, mais cette mort là était facile et ne pouvait lui faire oublier son échec. Quelle journée !
Il fallait qu’il trouve un autre déguisement. Moins voyant, moins démodé. Il jeta son masque dédaigneusement dans la poubelle à côté du comptoir. Oui c’est ça, un truc de son temps, un costume de Superman, de Batman ou encore mieux un masque d’Albator le pirate de l’espace. (15)


(1) Car la Mort est mâle, c’est un fait acquis.
(2) Façon de parler. Elles se produisent parce qu’elles obéissent aux règles de l’univers. Un caillou n’a pas d’avis mesurable sur la gravité.
(3) Si vous ne voyez pas du tout de quoi nous parlons, demandez à papa et maman
(4) D’accord, « la plupart des civilisations », ce n’est pas « la plupart des gens ». Durant l’histoire, « la plupart des gens » n’avaient nul besoin de se soucier de la forme du monde tant que le repas suivant se trouvait dessus.
(5) Cette conclusion nécessite de poser quelques hypothèses spécifiques, comme le caractère chronique et irréversible de la bêtise.
(6) De plus, beaucoup de femmes n’ont de cycle menstruel que depuis quelques décennies. Avant cela, la plupart du temps, elles étaient soit enceintes, soit en lactation.
(7) Si oui, félicitations ! Vous êtes un être humain : vous raisonnez de façon narrative.
(8) Euh…de la plupart des gens.
(9) « Désespérément » est un autre privatif : « sans espoir »
(10) « Vérité » est un privatif au même titre que « sobre »-tant que vous n’inventez pas de mensonges, vous ignorez ce qu’elle recouvre. La nature semble le savoir, sinon les animaux n’auraient pas investi tant d’efforts pour se doter de camouflages très efficaces.
(11) La quantité de bacon produite par jambon est en moyenne légèrement supérieure au quart de la quantité produite à partir de l’individu entier.
(12) C’est d’ailleurs un principe fondamental de narration. Si le héros ne triomphait pas d’obstacles insurmontables, où serait l’intérêt ?
(13) Combien de livres de cuisine dictent de mettre de l’eau à bouillir mais ne précisent jamais à quelle altitude le faire ? Le détail a pourtant son importance : à plus haute altitude, la température d’ébullition baisse.
(14) Il s’agit probablement d’un autre mensonge. Il est peu probable que des microbes extraterrestres nous trouvent comestibles.
(15) Toutes nos excuses aux vrais dieux.